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Ouvrage : Christian Delporte, Laurent Gervereau, Denis Maréchal (dir.), Quelle est la place des images en histoire ? (Nouveau monde éditions, 2008). Recension par Géraldine Poels.

Quelle est la place des images en histoire ? rassemble les actes d’un colloque organisé en avril 2006 par le CHCSC, l’INA et l’Institut des images (AgroParisTech), qui a réuni une trentaine d’historiens pour dresser un état des lieux de la recherche sur l’image, objet historique encore délaissé il y a vingt ans. Avec la multiplication des travaux, un bilan des avancées devient possible et nécessaire : c’est ce que propose ce recueil, en articulant réflexion théorique, méthodologie et études de cas.

La première partie revient sur la reconnaissance de l’image par les historiens. Cet aperçu historiographique offre une synthèse inédite des apports des spécialistes de chaque période à l’appropriation de l’iconographie par les historiens. Ceux-ci rappellent la spécificité de l’approche de leur discipline : en rupture avec l’histoire de l’art, ils accordent une place primordiale aux usages et aux fonctions changeantes de l’image en fonction des sociétés. Si les médiévistes font pour cela appel à l’anthropologie historique (Jean-Claude Schmitt), les modernistes ont plutôt développé l’étude des relations entre image et pouvoir politique (Joël Cornette). Les contemporanéistes, plus longtemps réticents à exploiter des archives iconographiques parfois difficiles d’accès, utilisent leur profusion pour reconstituer le « bain visuel » d’une époque – même s’il faut encore surmonter le cloisonnement des champs de recherches spécialisés en fonction des différents types d’images (Christian Delporte). Deux d’entre eux, le cinéma et la télévision, sont présentés par Antoine de Baecque et Jérôme Bourdon : ils montrent dans les deux cas que l’histoire de l’image tend aujourd’hui à être dépassée par une histoire avec l’image, qui l’associe au monde qui le produit. Il reste beaucoup à faire : ces synthèses rappellent aussi les lacunes d’une recherche qui a progressé autour de moments-clés, de problématiques à élargir. Mais elles dessinent clairement l’ambition de l’approche historienne des images : par la prise en compte du contexte de production, en amont, et des usages et des circulations, en aval, les sources iconographiques, loin de constituer un objet isolé, permettent d’enrichir l’histoire socioculturelle globale.

La deuxième partie se penche sur les méthodes et expose concrètement les difficultés de l’analyse d’image et les moyens de les surmonter. Certes, les historiens s’accordent pour minimiser la spécificité de l’image comme source : comme n’importe quelle autre, elle doit être soumise à une critique interne et externe rigoureuse et confrontée à des sources complémentaires (Elisabeth Parinet). La question du rapport au réel est un problème familier, mais elle peut se poser de manière nouvelle. Pour remettre l’image en perspective, il est essentiel de la réinscrire dans un contexte et un corpus plus larges. On trouvera des exemples de corpus iconographiques établis autour de la représentation changeante d’un même événement au cours des siècles (Annie Duprat) ou reconstituant des généalogies de représentations (Christine Vogel et Pierre Wachenheim). Ilsen About et Clément Chéroux, à partir des photographies des camps de concentration, présentent toute la complexité de la relation image/réalité et la rigueur à déployer pour se défaire d’une certaine fascination de l’image. De la photographie à la bande dessinée, tous les supports sont abordés. Les images mouvantes posent les mêmes problèmes : accès aux archives, statut ambigu, entre « enregistrement » du réel (Pierre Sorlin, Evelyne Cohen), manipulations et propagande. Pour ces images se pose de surcroît la question de l’échelle d’analyse pertinente (plan, film, série… ?) L’étude des médias audiovisuels confronte enfin le chercheur à des images indissociables d’un flux, d’une bande son, et d’un scénario (Michel Cadé, Marjolaine Boutet).

La troisième partie illustre la manière dont l’analyse d’images permet d’enrichir l’histoire culturelle. Ces travaux reconstituent des cultures visuelles spécifiques à un groupe ou à une époque, par l’analyse des transferts, des emprunts, mais aussi des usages et de la réception. De la représentation du pouvoir à la Renaissance aux séries télévisées et à la publicité, une grande diversité de supports sont mobilisés pour restituer des « musées imaginaires » composites, éléments et produits des grandes évolutions culturelles – religieuses, médiatiques, ou politiques. Le dernier chapitre rassemble des contributions autour du thème de l’iconographie de la violence au xxe siècle. L’apport des images pour la compréhension des guerres, totalitarisme, et colonisation n’est plus à démontrer : elles sont désormais prises en compte par des chercheurs dont ce n’est pas forcément la première spécialité.

Certaines questions restent à creuser : ainsi, le passage des images à la culture de masse et aux représentations dont elles sont censée être le miroir, le reflet, ou l’origine est toujours problématique. Mais toutes les contributions défendent la banalisation de l’image comme une source et montrent la possibilité de bâtir, à partir de supports croisés, de véritables histoires du visuel – et ce, à l’échelle internationale, comme le montrent les articles sur des pays aussi divers que la Turquie, la Suisse, les Etats-Unis ou la Roumanie. Il est remarquable, enfin, que plusieurs contributions (De Baecque, About et Chéroux, Veyrat-Masson…) articulent analyse de l’image et réflexion épistémologique sur l’histoire comme narration. L’une et l’autre entretiennent un rapport problématique au réel, entre construction et représentation. Rappeler cette affinité, c’est rendre définitivement obsolète et caduque la réticence des historiens envers les images.

Géraldine Poels

Recension publiée dans Le Temps des médias n° 13, Hiver 2009-2010, p. 231-233.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Christian-Delporte-Laurent.html

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