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23 - Santé à la Une

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Hélène Duccini

Médecins et malades dans la caricature (1830-1944)

Le Temps des médias n° 23, Hiver 2014.

Comment les caricaturistes se sont-ils saisis de la représentation des médecins et des malades entre 1830 et 1944 ? Durant cette période, leurs représentations accompagnent la transformation de la médecine, cet art devenu science. Plusieurs conclusions émergent du travail. Le malade est très présent dans les caricatures qui se gaussent largement de lui avec des représentations fortement stéréotypées. La dérision des malades imaginaires se retrouve pendant toute la période. La satire des médecins est tout aussi stéréotypée et plus cruelle : la moquerie accable de préférence le médecin, l’autorité sans partage des professeurs de médecine, l’inefficacité de leur prise en charge ou de leurs traitements. englishflag

Par Hélène DUCCINI Hélène, Maître de conférences honoraire en Histoire moderne, Université Paris Ouest Nanterre La Défense.

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DuettoDuccini

Depuis des siècles, la médecine, les médecins et les malades sont des sujets pour les caricaturistes. Molière leur fait un sort dans Le Malade imaginaire, du côté du malade certes, mais aussi du côté des médecins. Il est certain que vouloir soigner est un besoin inhérent à toute société, mais le savoir des soignants, sorcières ou médecins, a longtemps été purement empirique. L’usage des plantes supposait une longue pratique et encore aujourd’hui certains médicaments leur doivent beaucoup. A-t-on seulement épuisé toutes les vertus de l’aspirine ? Au XVIIIe siècle, le rationalisme des philosophes porte ses fruits et les sciences, chimie, physique, mais aussi médecine prennent véritablement une dimension « scientifique ». Lavoisier (1743-1794), le père de la chimie moderne, ouvre la voie avec sa théorie sur la respiration ; Antonio Scarpa (1752-1832) enseigne à Pavie et procède entre autre à l’opération de la cataracte ; Edward Jenner (1749-1823) introduit la vaccination contre la variole ; Laennec (1781-1826) invente le stéthoscope, l’instrument qui permet d’ausculter le malade, en particulier d’identifier les maladies pulmonaires, si répandues à l’époque. Ce très rapide tour d’Europe montre que, depuis le dernier tiers du XVIIIe siècle, la médecine devient une science à part entière et n’est plus seulement un art, même si elle le reste encore pour la majorité des praticiens.

Il est intéressant d’observer cette évolution à travers le regard critique et acide des caricaturistes. Ce qui frappe dans ce parcours rétrospectif, c’est d’abord la disparition de certaines maladies et, pour une part, des épidémies catastrophiques. La grande peste noire du XIVe siècle, qui avait tué suivant les régions entre 30% et 50% de la population en Europe entre 1347 et 1352, a disparu, laissant la place à d’autres maladies.

Le regard porté sur les médecins suit l’évolution de la recherche et de la pratique médicale. L’examen du patient en est un bon témoignage. Aujourd’hui, écouter, palper, tâter le pouls, tapoter les bronches, ces pratiques disparaissent de la visite chez le médecin, alors que les examens de laboratoire, les scanners et les IRM prennent le relais d’une investigation de plus en plus savante. Le médecin généraliste, dit autrefois « médecin de famille », s’il soigne encore les affections bénignes ou la grippe de l’hiver, a surtout pour mission d’orienter son patient vers les examens de laboratoire ou d’imagerie médicale, puis vers les spécialistes.

Parallèlement à cette évolution des pathologies et des pratiques, on observe un glissement progressif d’une médecine de ville à une médecine de l’hôpital. Les hôpitaux apparaissent en France au XIIe siècle et le premier hôpital de Paris, les Quinze-vingts, a été fondé par Louis IX après son retour de la septième croisade entre 1254 et 1260. Ces établissements ont d’abord pour fonction de recueillir les pauvres et les indigents. Mais jusqu’au milieu du XXe siècle, la médecine s’exerce surtout en ville. Ainsi, les femmes accouchent-elles le plus souvent chez elles avec l’aide d’une sage-femme. Mais l’hôpital devient de plus en plus le lieu des soins exigeant professionnalisme des médecins et surveillance des patients.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut mentionner les sources utilisées : treize journaux, c’est-à-dire un quotidien à gros tirage, Le Petit Journal, dont le Supplément illustré tire à 100.000 exemplaires. Il ne donne pas des illustrations à proprement parler satiriques, mais ses images sont éclairantes pour retrouver le cadre où s’exerce la médecine. En fait, douze journaux à proprement parler « satiriques », publiés entre 1830 et 1944, servent à éclairer le sujet [1]. Dans cette période, on assiste à une prolifération spectaculaire de la presse écrite et spécialement des journaux satiriques. Ils ont parfois une vie éphémère comme Le Sifflet (1872-1877) et plus encore la reprise du titre par Arthur Lévy au moment de l’Affaire Dreyfus entre 1898-1899 ou encore Le Témoin (1906-1910), mais la plupart de ceux retenus ici maintiennent leur publication au-delà des quinze, voire des vingt ans. Cela nous autorise donc une réflexion sur la satire de notre période, la parenthèse du Second Empire mise à part.

Ainsi, observer la représentation des maladies et des malades à travers l’image satirique permet d’identifier les idées reçues et leur permanence. Ce faisant, on trouvera ensuite la dérision du médecin de famille comme celle des soignants de l’hôpital, tandis que, parmi les spécialistes, le dentiste bénéficie d’un traitement tout à fait particulier. La dérision des malades imaginaires, elle, est de tous les temps et le restera pour longtemps. Pour finir, on s’attardera sur la métaphore de la maladie largement utilisée dans la description des maux de la politique ou de la société.

Malades et maladies

Le malade

Le malade est évidemment l’un des principaux personnages des caricatures. Mais, sa représentation est tout à fait stéréotypée : un être affaibli, souvent amaigri, la mine tirée, la posture avachie pour ne pas dire épuisée. Dans sa chambre, il est assis et, souvent, couché. Il n’est pas toujours le personnage principal car la moquerie accable de préférence le médecin. Ainsi, dans la visite du professeur de médecine, la malade est suggérée enfouie dans son lit d’hôpital.

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Fig. 1. La clinique du Docteur Robert Macaire, Honoré Daumier, Caricaturana, n° 63, Le Charivari, 15 octobre 1837. [2]

Le professeur est entouré de ses élèves et assisté d’un interne de l’hôpital qui le suit dans sa visite. La légende traduit l’enseignement du maître : « Hé bien ! Messieurs, vous l’avez vu, cette opération qu’on disait impossible a parfaitement réussi… - Mais, Monsieur, la malade est morte… - Qu’importe ! Elle serait bien plus morte sans l’opération. » La mise en scène est intéressante : Daumier donne la place principale à son personnage de Robert Macaire, déguisé ici en professeur de médecine. Il domine la scène. On ne voit pas la malade dont ont devine le lit sur la gauche. Les élèves se pressent pour voir celle-ci ou écouter le maître. Celui-ci, toujours coiffé de son chapeau et tenant son gant droit dans la main gauche gantée, occupe le devant de la scène et son embonpoint masque en partie les élèves. Il sait, et il est inutile de poser des questions… L’autorité doit être respectée, quelles que soient les contradictions que lui apporte la réalité, ici le décès de la patiente [3].

Le Charivari (1832-1926) commence sa carrière sous la houlette de Philippon. Il est dans l’opposition, contestant les limites apportées à la liberté de la presse sous la monarchie de juillet. Il est donc souvent en butte aux poursuites de la censure. Dans un tout autre genre qui lui vaut un autre public, Le Sourire, créé le 28 octobre 1899 par Maurice Méry est dirigé par Alphonse Allais. Moins âprement satirique, il choisit un ton léger pour ridiculiser les mœurs du temps. Dans son n° 27, H. Avelot se moque des prescriptions médicales. Puisque le sport est le meilleur remède à tous les maux, voilà Madame jaillissant à ski de son lit en y laissant son époux, affligé d’une rage de dent et épuisé d’insomnie.

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Fig. 2. Henri Avelot, « Gymnastique médicale – « Je crains, mignonne, que tu n’aies pas parfaitement compris le docteur, quand il t’a dit d’appliquer, au saut du lit, les méthodes suédoises ! », Le Sourire n° 27, 3 juillet 1913.

Prescrire des remèdes, dont l’inefficacité est sujette à maintes moqueries est le cas le plus fréquent. En revanche, prescrire l’exercice physique, la gymnastique et le sport est fort rare et le reste, d’ailleurs, au XXIe siècle. La « gymnastique » médicale d’Avelot en est d’autant plus remarquable. Car la moquerie est à double entrée : les médecins ne prescrivent pas un remède simple et sans frais et, ici, la patiente en exagère les contraintes…

Les amputés des guerres

La caricature illustre très largement ce thème dramatique : le soldat, amoindri pour le restant de sa vie, reçoit une décoration qui paraît dérisoire. L’est-elle plus encore, donnée par un respectable homme politique dans son costume tout aussi « uniforme » que celui du soldat ?

Or tous les conflits laissent ainsi des mutilés dont les infirmités rappellent à l’homme de la rue combien il en a coûté de faire la guerre.

En 1872, juste après la signature du traité de Versailles qui donne à l’Allemagne l’Alsace-Lorraine, Eugène Cottin publie en couverture du Sifflet n° 44 du 17 novembre, une charge montrant le recrutement d’un soldat contrefait et mal bâti. Sans doute, trop de jeunes hommes ont-ils disparu dans les combats de la guerre qui s’est terminée l’année précédente, mais on est là dans un discours violemment antimilitariste.

Le Sifflet (1872-1877) est alors dirigé par Arthur Lévy. Une dizaine d’années plus tard, Ibels reprend le titre (1898-1899) pour répondre au journal antidreyfusard Psst…, qui vient de sortir. Très favorable à Dreyfus, il adopte un ton violent pour ridiculiser l’état-major de l’armée et, parfois, l’Eglise.

Quatre ans plus tard, en 1876, c’est au tour d’André Gill de montrer, dans le n° 391 de L’Eclipse, du 23 avril, des invalides de guerre : ils ont vieilli, mais leurs jambes de bois sont toujours là pour rappeler leur sacrifice. L’Eclipse (1868-1876) prend la suite de La Lune interdite par la justice. Avec les mêmes rédacteurs, elle adopte le même format et le même ton. Le journal s’engage pour les Républicains. André Gill est l’un de ses principaux collaborateurs. La Caricature (1880-1904), fondée par Albert Robida, reprend le titre rendu célèbre par Philippon en 1830. Robida veut que son journal soit « politique, satirique, drolatique, prophétique, atmosphérique. » Tout en privilégiant les sujets légers, il prend nettement parti pour les Républicains dans une critique souvent sous-jacente.

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Fig. 3. Léal Da Camara, « Récompense honnête ! », La Caricature n° 1144, 30 novembre 1901.

Les « gueules cassées » de la Grande guerre ne sont pas seulement présentes dans l’immédiat après-guerre, en 1901, La Caricature reprend le thème de la récompense, dérisoire comparée au sacrifice accompli. Elle fait ici allusion à un haut fait d’armes de la campagne de Chine : la fin des 55 jours de Pékin. Pour sauver le père Addosio et ses fidèles assiégés dans l’église de Nan-T’ang, Matignon, médecin des légations de France, monte une expédition. Avec un commando de douze hommes, il parvient à sauver les chrétiens chinois assiégés. La légende du dessin de Léal Da Camara est amère : « M. Loubet – Le gouvernement de la République Française en récompense de vos bons et loyaux services vous accorde une médaille commémorative de la campagne de Chine… - Le mutilé – ça me fait une belle jambe, mon président ! »

En effet, que signifie la « Victoire » pour le soldat revenu de la guerre à 20 ans avec une jambe en moins pour sa vie entière ? Cette dérision est souvent mise en scène dans le Progrès civique (1919-1932). Dirigé par un ancien combattant, ce journal, ancré à gauche, s’affiche « Journal de critique politique et de perfectionnement social ». Il rappelle inlassablement l’ampleur du sacrifice accompli par cette jeunesse dans les tranchées et les assauts meurtriers des quatre années de guerre. En couverture de son n°213, daté du 15 septembre 1923, Bogislas (Maurice Jost de Staël) représente un ancien combattant sur ses béquilles regardant les statues antiques mutilées : victoire de Samothrace et Vénus de Milo. Il s’exclame : « Tiens !... Des copines ! »

En 1933, la caricature redonne toute leur place aux anciens combattants, quand les bruits de bottes retentissent à nouveau en Europe avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir.

Les maladies

La peste

Suivant les époques, les maladies les plus dangereuses et les plus mortifères changent : la lèpre appartient désormais au Moyen-Age. Même la peste s’estompe. En évoquant La Fontaine, on mesure l’importance que ces épidémies pouvaient revêtir encore au XVIIe siècle :

La Peste, ce mal qui répand la terreur
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la Terre
La Peste, (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.
On n’en voyait point d’occuper à
Chercher le soutien d’une mourante vie.

De même, les infirmes ne viennent plus envahir les rues. Le cul-de-jatte sur son petit chariot et armé dans chaque main d’un poussoir a disparu. Depuis l’invention du fauteuil roulant cette infirmité, d’ailleurs plus rare, ne se donne plus en spectacle. Les cannes sont réservées aux grands vieillards et les béquilles aux infirmes temporaires, le temps qu’ils retrouvent l’usage de leurs jambes.

La phtisie

Au XIXe, on parle beaucoup moins de peste, tandis que la phtisie (la tuberculose) est partout présente et toujours mortelle. Les conditions d’hygiène dans les quartiers populaires souvent surpeuplés contribuent à sa diffusion. Depuis l’arrivée des antibiotiques, la tuberculose se soigne tellement mieux que les patients, beaucoup moins nombreux, ne sont même plus cantonnés dans des sanatoriums. Au XXIe siècle, cette maladie, tellement moins fréquente, se guérit toujours. Cependant, dans la littérature comme dans les illustrations du XIXe siècle, elle est omniprésente et toujours mortelle.

La rage

C’est à Pasteur que l’on doit le vaccin contre la rage qui protège désormais de morsures autrefois mortelles. Le savant est très souvent le sujet de caricatures qui prennent comme sujet la maladie elle-même désormais vaincue par le vaccin ou, au figuré, une maladie qui ronge encore les Etats.

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Fig. 4. « M. Pasteur et la rage », dessin non signé, in Le Grelot, 8 novembre 1885.

Dans Le Grelot du 8 novembre 1885, on reconnaît trois enragés : de haut en bas, Granier de Cassagnac, Emile Zola et Rochefort. Ficelés sur leur chaise, ils attendent la piqûre salvatrice de M. Pasteur armé d’une seringue. La transposition entre maladie et actualité trouve ici à s’illustrer.

Le Grelot (1871-1907) est résolument républicain, et, avec l’arrivée du dessinateur Pépin, très anticlérical. Celui-ci est antiboulangiste, mais tout autant anti-anarchiste ou anti-socialiste à ses heures. Louise Michel, Jean Jaurès, ou Jules Guesde se font à leur tour étriper. L’Assiette au Beurre (1901-1912) est peut-être le plus emblématique des journaux satiriques. Sa formule novatrice exige des artistes un vrai travail d’invention et de réalisation qui explique son succès. Mais le changement de propriétaire lui porte un coup funeste, même si la forme créée par Schwarz demeure encore un temps avec l’essentiel des dessinateurs.

Le choléra

Alors que la rage, vaincue progressivement par la vaccination, disparaît lentement, le choléra est toujours une maladie redoutable au XIXe siècle et même au début du XXe. Elle est souvent représentée sous les traits de la mort elle-même.

Sur la couverture du n° 393 de L’Assiette au beurre, daté du 10 octobre 1908, d’Ostoya montre un militaire russe présentant le choléra. Les armées sont en effet souvent le lieu où les maladies contagieuses se diffusent rapidement et causent des pertes gravissimes. La maladie tue parfois plus de soldats que la guerre elle-même. Dans ces conditions, le danger russe, un vrai choléra, est-il moins à craindre ?

Mais pour autant, la vaccination est loin d’être entrée dans les mœurs. Il y faudra des années. Pour répandre la nouvelle pratique du vaccin, le service militaire apparaît alors comme une bonne occasion de vacciner les jeunes hommes systématiquement, lesquels pourront, à leur tour, faire vacciner leurs enfants.

La variole

La variole, jusqu’à l’invention du vaccin (Edward Jenner, puis Pasteur), a continué longtemps à faire des ravages. Ce n’est que lentement que la généralisation de la vaccination a conduit à éradiquer cette maladie.

La grippe

La grippe est une sorte de générique qui désigne les infections de l’hiver. Les vaccins, là encore, sont des recours, mais seulement depuis quelques trente ans. Maladie moins grave et moins mortelle que d’autres, elle ne donne pas lieu à dessins satiriques à l’époque qui nous intéresse.

Le cancer

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Fig. 5. Paul Iribe, « Le cancer », Le Témoin n° 20, 22 avril 1934.

Le cancer fait ici son apparition dans la presse illustrée en 1934 pour désigner la CGT. Cette maladie, maintenant si courante au XXIe siècle, reste perçue comme inévitablement mortelle, ce qu’elle n’est plus, en tous cas pour certaines de ses formes. Elle n’est pas très souvent prise en exemple dans l’image satirique, car, trop tragique peut-être, il est encore difficile d’en rire.

Le Témoin (1906-1910) fondé par Dagny Björnson est résolument orienté vers une collaboration franco-allemande. Mais Paul Iribe, qui dirige le journal, lui imprime rapidement une orientation plus conservatrice. Sur le plan esthétique, il est par contre à l’avant-garde et sollicite les meilleurs artistes : Vallotton, Cocteau, Duchamp.

Les soignants

La dérision du médecin de famille

On en était encore à Molière quand Jules Romains écrivait Knock ou le Triomphe de la médecine, pièce de théâtre représentée pour la première fois à Paris, à la Comédie des Champs-Élysées, le 15 décembre 1923. Jacques Hébertot en avait confié la mise en scène à Louis Jouvet, qui interprétait également le rôle principal. En tant que pièce de théâtre, celle-ci n’a pas vieilli, pas plus que Le Malade imaginaire, mais les références au présent s’estompent. Les pièces sont reprises régulièrement, Knock en 2012 encore. On sait bien qu’il existe toujours des charlatans. Même si, maintenant, on respecte de plus en plus des professions médicales, qui sont elles-mêmes de plus en plus spécialisées, il est toujours permis d’en rire.

Au XIXe siècle, le costume traditionnel qui désigne le médecin est encore hérité du temps de Molière. Il consiste en une grande robe noire et un chapeau avec une très haute coiffe.

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Fig. 6. André Gill, « La consultation », L’Eclipse n° 296, 28 juin 1874.

A cet accoutrement traditionnel vient s’ajouter l’instrument de l’homme de l’art : le clystère, une sorte de pompe destinée à purger les malades, la purge restant presque la seule et universelle prescription. Quelle que soit la maladie, il faut purger. En conséquence, si le patient souffre d’une otite, le médecin appliquera à l’oreille le même traitement : la ponction et avec le même instrument, le clystère. Dans le n° 18 du Rire (6 juin 1903), Lucien Métivet illustre cette consultation douloureuse « - Mâtin ! C’est épatant ce que vous avez l’oreille juste. – Faut bien, je suis accordeur. »

A la fin du siècle, même si la référence au costume traditionnel reste souvent une convention, on voit de plus en plus le médecin de famille en costume de ville, le plus souvent noir, avec un col cassé ou un nœud papillon. Les gestes les plus représentés sont maintenant le pouls que le praticien tâte pour compter les pulsations ou l’auscultation pour laquelle il applique l’oreille sur le dos du patient.

Le Rire (1894-vers 1979) est créé par Arsène Alexandre avec l’ambition de prendre la suite des plus grands. Il y parvient très vite avec un tirage de 100.000 exemplaires qui le protège quelque peu des poursuites judiciaires. Il attire les meilleurs artistes : Roubille, Grandjouan et Jossot. Sa longévité témoigne à elle seule de son succès. Dès 1914, après la fin du Rire, paraît le successeur de celui-ci : Le Rire rouge (1914-1918). Le périodique choisit une ligne ultranationaliste bien en phase avec son époque et une forme très agressive. Ses choix lui permettent de survivre au premier conflit mondial et de revenir, dès la fin de la guerre, dans le monde de l’édition sous son ancien titre, Le Rire.

La métaphore médicale

La métaphore médicale s’applique toujours en politique. Quand, en juin 1918, l’Empire allemand commence à s’épuiser dans cette guerre trop longue, la couverture du n°185 du Rire rouge due à Pierre Jeanniot illustre cette situation : « La santé du père » : le docteur : « Votre Majesté a une santé de fer. Elle enterrera tous ses soldats. – Sa Majesté : « Vous me dites ça pour me faire plaisir. ». Commentaire cruel quand on sait que la guerre a coûté deux millions de morts à l’Allemagne.

Prendre le pouls, écouter les bronches sont gestes habituels, mais le médecin peut aussi examiner sa patiente à la loupe, comme dans ce dessin de L’Assiette au Beurre paru en couverture du n°413 le 27 février 1909. Henry Bing titre son dessin « Les culs de jatte », La légende semble annoncer de façon prémonitoire les soldats amputés de la guerre : « - Voyons madame vous avez le dos plein d’échardes ! » - « Mon Dieu pourvu que mon mari ne s’en soit pas aperçu, son meilleur ami a une jambe de bois… »

La dame est vue de dos, déshabillée, mais elle a gardé son chapeau sur la tête. Le docteur examine le bas de son dos à la loupe. Il porte une veste noire sur un pantalon gris et son crâne est entièrement chauve. Le costume de ville devient ainsi une sorte d’uniforme, qui contribue à la reconnaissance du médecin et qui remplace désormais la robe ancienne.

La dérision de l’hôpital

Hormis pour ceux qui donnent leurs soins en ville, en libéral, le lieu privilégié de l’exercice de la profession est l’hôpital. Le XIIe siècle donne naissance aux premiers « hôpitaux », et, aux siècles suivants on voit fleurir les Hôtels-dieu et les hôpitaux dits de Charité. Au XIXe siècle et jusque très tard dans le XXe siècle, la représentation classique de l’hôpital est celle de la salle commune avec ses dizaines de lits alignés parallèlement et adossés aux murs de salles immenses.

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Fig. 7. Le Grelot, n° 673, 2 mars 1884. Pépin, Le soulagement des classes laborieuses. « Salle des anémiques – Service du docteur Ballue ».

Pour remplir le « budget » (le seau où l’on recueille les vomissements), le docteur Ballue, rapporteur du projet de loi prévoyant une augmentation des crédits du ministère de la guerre, fait rendre gorge aux différentes catégories de contribuables. La prescription est inscrite au-dessus de chaque patient : au mineur : du fer, à l’ouvrier : la diète, au commerçant : faire suer avec force patentes, au retraité : amputation du nez d’argent, agriculture : sangsues sur les bras, petit employé, 2000 francs d’appointements : purge énergique, rentier : vomitif de 3%. La bonne sœur, qui assiste le médecin, porte devant elle le seau destiné à recueillir les vomissements, c’est-à-dire l’argent des contribuables pressurés jusqu’à l’épuisement.

Les patients ont, en effet, bien mauvaise mine, accablés qu’ils sont par le traitement de choc du docteur Ballue. Cette charge du printemps 1884 fait allusion au projet de loi de finances qui comportait l’ouverture de crédits supplémentaires destinés au ministère de la guerre et dont le rapporteur était le député Ballue. L’hôpital est représenté ici de façon très classique : les salles communes ne disparaîtront que très progressivement des hôpitaux au début du XXIe siècle. En fait, au XIXe siècle et jusqu’au XXe, les hôpitaux de Paris apparaissent comme des modèles du genre. Ainsi voit-on dans Le Petit Journal une illustration représentant le président de la République visitant l’hôpital Saint-Antoine. Les chefs d’État qui viennent dans la capitale ont droit à une visite dans un hôpital, comme le grand duc Vladimir de Russie ou l’impératrice du Japon visitant les blessés français.

Outre le médecin, le personnage emblématique de l’hôpital est l’infirmière. Autrefois cette fonction était entièrement assurée par les « bonnes sœurs » des ordres hospitaliers qui avaient vocation à s’occuper des malades. Elles portaient leur costume religieux et, souvent, la grande cornette des sœurs de Saint Vincent de Paul.

C’est seulement dans les années 1970 que la fonction hospitalière des « bonnes sœurs » a été progressivement assumée par des laïques : les infirmières et, depuis très peu, quelques années seulement, par de jeunes infirmiers. Une fonction exclusivement féminine recrute maintenant un personnel mixte. La formation est encadrée par des diplômes et les candidats sont choisis sur des critères scientifiques.

Mais ici une remarque s’impose : les images satiriques de ce personnel hospitalier sont relativement rares, pas plus au XIXe qu’au XXe siècle, sans doute pour deux raisons : les femmes ne sont pratiquement pas satirisées et les bonnes sœurs encore moins. Même dans la vie politique, les femmes ne sont entrées que depuis très peu dans la panoplie des caricaturistes. Les infirmes et autres malades sont ainsi plutôt hommes que femmes. Il est encore inconvenant de moquer des femmes infirmes.

Pour ce qui est de notre sujet, les dessinateurs s’autorisent à ridiculiser les médecins, les Diafoirus qui exercent en ville, mais l’hôpital est un lieu à part, fermé aux influences extérieures et quelque peu à l’abri des crayons des caricaturistes.

La dérision des spécialistes : les dentistes

L’arracheur de dents opérant sur la place du marché est une figure emblématique depuis le Moyen-Age et la caricature, après la peinture, lui fait un sort fréquent. Daumier souscrit donc à la tradition.

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Fig. 8. Honoré Daumier, Chez le dentiste, « Les Bons Bourgeois » n° 45, Le Charivari, 8 mai 1847.

Ici, Daumier installe le patient dans un fauteuil vu de profil. Accroché des deux mains à ses accoudoirs, ce dernier ouvre largement la bouche dans une exclamation et un cri étouffés : « Oh : là… là… là… là ! …- Tant mieux … tant mieux… ça prouve qu’elle vient ». Le dentiste a la main droite posée sur la tête du patient pour l’empêcher de bouger et, de la main gauche il a introduit sa pince dans la mâchoire ouverte. La répétition de cette scène est un classique. Elle ne comporte pas de caractère spécifique. Simplement se faire arracher une dent est un vrai supplice à une époque où les antalgiques n’existent pas. En 1865, Daumier reprend le thème dans « Les moments difficiles de la vie ». Cette fois le spectateur fait face au patient toujours agrippé à son fauteuil. La bouche fermée dans l’attente du pire, il regarde de côté arriver l’instrument de torture du dentiste : « Voyons… Ouvrons la bouche ! » L’impératif au pluriel évoque les injonctions des parents à leurs petits enfants récalcitrants. Albert Robida, reprend le thème dans La Caricature n° 24 du 12 juin 1880, « Chez le dentiste ». La patiente, chapeau sur la tête, la bouche ouverte sur un cri de douleur se tord sur le fauteuil du dentiste. Celui-ci, très fier de lui, lui montre la dent qu’il vient de lui arracher.

Ces représentations témoignent certainement de ce que pouvaient être à l’époque les soins dentaires marqués par des douleurs intenses. Est-ce la violence de cette douleur qui explique la place particulière du dentiste dans la représentation des soignants depuis le Moyen-Age ?

Les autres spécialistes en effet sont carrément oubliés : ophtalmologues, otorhino- laryngologistes, endocrinologue, rhumatologue, phrénologues. Même les radiologues, trop spécifiquement techniciens, ne pénètrent pas dans la caricature. L’éclatement de la médecine en une pluralité de spécialités, qui ramène le patient à n’être plus que son poumon ou son rein, n’est pas non plus présent dans la caricature, du moins à l’époque qui nous intéresse.

La métaphore de l’homme malade

Traditionnellement, la métaphore de l’homme malade s’applique à l’empire turc en pleine décomposition au début du XXe siècle.

Dans Le Rire rouge, n° 187 du 15 juin 1918, la couverture d’Adrien Barrère met en scène un dialogue entre l’Empire autrichien à l’agonie péniblement soutenu par une infirmière Germania casquée au pied du turc lui aussi malade. La légende annonce la fin de l’empire autrichien : « Ah ! Mon pauvre Charles, si Germania te soigne, te voilà comme moi incurable ». Ici, le Turc, apparaît sous les traits de l’empereur François-Joseph coiffé d’un fez rouge en guise de bonnet de nuit. Sur son grabat, épuisé, gît le dernier empereur d’Autriche, Charles François Joseph de Habsbourg, en même temps, roi de Hongrie et roi de Bohême, qui a régné du 22 novembre 1916 au 12 novembre 1918. La fin de la Grande Guerre marquera en effet la fin de l’empire d’Autriche-Hongrie. Les traités de paix organiseront une autre Europe. Ici, bardé de ses décorations, il semble au bord du tombeau. En effet, en juin 1918, si l’Allemagne, Germania, résiste encore, l’empire autrichien sombre sous les coups des alliés qui l’enserrent. La métaphore s’applique donc à la fois, dans la tradition, au turc et rappelle l’alliance avec la Turquie, mais sert aussi à désigner un autre empire menacé d’extinction. De toutes façons, les soins prodigués par le corps médical, représenté ici sous les traits de Germania, sont plus dangereux qu’utiles.

Conclusion

Ce parcours rapide du regard amusé des caricaturistes sur la médecine de leur temps fait apparaître une importante évolution : évolution des maladies, des thérapeutiques, de la respectabilité des professions de santé. Si les caricaturistes se réservent d’en rire, le médecin est de plus en plus respecté. Les études longues, la spécialisation progressive accentuent cette évolution.

Depuis la fin du XXe siècle, le regard sur la médecine et ses savants a complètement changé. Les séjours hospitaliers se sont réduits souvent à quelques jours. On a montré récemment un patient opéré du genou en ambulatoire, qui, entré le matin à l’hôpital, est sorti, après son opération, en fin de journée. Ces avancées modifient, progressivement, le regard du public sur le monde médical. Les représentations traditionnelles gardent cependant toute leur importance et l’image satirique, qui use surtout de la tradition, y puise volontiers.

Même si les erreurs des médecins sont encore courantes et peuvent être fort dangereuses pour les patients, on n’en fait pas état dans la presse. Il est exceptionnel qu’on signale la mort d’un patient qui a attendu trop longtemps aux urgences d’un hôpital. Et pourtant, qui n’a pas, un jour ou l’autre, été victime d’une erreur qui lui a coûté plus ou moins cher ? Mais il est déplacé et malséant d’en parler, plus encore d’en rire. Sans disparaître complètement des dessins satiriques, la métaphore médicale y est, semble-t-il, moins fréquente qu’autrefois. La profession, de plus en plus scientifique, a gagné en respectabilité.

[1] Le Charivari (1832-1926), La Caricature (1830-1843), L’Eclipse (1868-1876), Le Grelot (1871-1903), La Comédie politique (1871-1904) qui change de titre : La Comédie humaine (1872-1873), Le Rire (1894, renommé Le Rire rouge entre 1914 et 1918), Le Sifflet (1872-1877 puis 1898-1899), Le Sourire (1899- ???), L’Assiette au beurre (1901-1936), Le Témoin (1906-1910), Aux Ecoutes (1918-(interruption : 1939- 1944) reprise 1945-1969), Le Progrès civique (1919-1932).

[2] Je remercie Alban Poirier et Laurent Bihl qui m’ont beaucoup aidée dans la recherche des illustrations et leur reproduction.

[3] ADHÉMAR Jean, Les Gens de Médecine dans l’oeuvre de Daumier, Catalogue raisonné, Paris, Imprimerie nationale, Ed. André Sauret, p. 11.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Medecins-et-malades-dans-la.html

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