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Ouvrages de référence

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VERAY Laurent, Les films d’actualité français de la Grande Guerre, Paris, SIRPA/AFRHC, 1995.

Des blessés français au regard à la fois étonné et anxieux, des estropiés qui réapprennent à grand peine les gestes du quotidien, des prisonniers allemands difficiles à discerner des soldats français, une fois leur casque déposé. Toujours aussi émouvantes, malgré quatre-vingts ans de pénitence en archive, ces images s’incrustent dans ma mémoire, plus que celles des tranchées si souvent reconstituées par les films de fiction, ou que celles, traditionnelles et répétitives, des réjouissances offertes au repos du poilu. Non, le cinéma de guerre n’est pas seulement du bourrage de crâne, et, à la différence de bien des sources de presse, les actualités cinématographiques de 14-18 ne nous laissent ni un cliché caricatural de l’Allemand ni le sentiment d’une vaine gloriole française, mais bien celui d’une hécatombe qu’il faut accepter et qui se dénonce d’elle-même.
Bien sûr, les actualités de guerre produites par le tout nouveau service cinématographique des armées participent de la propagande, et l’étude approfondie et précise de leur production et de leur diffusion nous en fait clairement saisir le rôle . justifier une guerre que sa longueur rend intolérable. Mais tout n’est pas si simple, on s’en rend compte en entendant parler, à travers le texte de Laurent Véray, les professionnels du cinéma (intéressés à son développement, y compris aux armées) et les militaires (qui prennent, plus ou moins rapidement, parti pour le développement des tournages en zone de combat) : les uns comme les autres n’ont pas encore d’idées vraiment claires de ce que pourrait être un cinéma d’information ou de propagande. S’il ne faut montrer ni morts ni horreurs (sauf celles commises par l’ennemi) pour ne pas effrayer l’arrière, ou décourager les soldats eux-mêmes (qui pourtant ne doivent pas s’y tromper), les opérateurs savent laisser s’exprimer la souffrance et la lassitude des hommes.
On l’aura compris, c’est l’étude des films qui représente l’apport le plus fondamental de ce livre. Au prix de considérables dépouillements, l’auteur a su retrouver une part significative de la production d’époque et il a étudié de près environ 300 bandes, souvent plan par plan à la table de montage. Il peut ainsi, en repérant la place de l’opérateur, prouver aux historiens parfois sceptiques qu’à partir de 1916 il y a eu la possibilité de filmer de vraies scènes de guerre, au moins au départ des attaques, et que les images du front sont parfois autre chose que simulations et reconstitutions. Son travail apporte aussi aux spécialistes du cinéma des premiers temps des précisions sur l’usage des techniques filmiques : panoramiques horizontaux et plans-séquences qui cherchent à décrire, organisation du point de vue proposé au spectateur, notamment par des cadrages épousant le regard des soldats et suggérant les visions qui les agitent, interpellation directe par des regards à la caméra qui savent émouvoir.
Non moins passionnante et nouvelle, l’étude des séances de projections, tant sur le front qu’à l’arrière : l’articulation entre l’étude des tactiques de mise en scène du réel et les réactions en salle, parfois repérables en archives grâce à la surveillance de l’opinion, permet d’évaluer la manière dont le public pouvait recevoir ces actualités et y réagir. Certes, il faut sur ce point se contenter, faute de documents irréfutables, d’hypothèses probables, mais celles émises ici sont convaincantes. Non seulement on pouvait voir à l’écran certaines (pas toutes) des réalités de la guerre et de la vie sur les lignes avancées, mais entre les poilus et leurs familles ou leurs amis s’établit, par les gestes et le jeu de regards parfois réciproque, une forme de communication : les absents restent lointains, sur l’écran, mais, grâce à lui, ils transmettent émotionnellement une part de leurs sentiments.
L’originalité de ce livre tient à la double compétence de son auteur. Lorsqu’il traque le document, Laurent Véray a les qualités de l’historien : elles lui ont permis de constituer, à propos des actualités produites par l’armée française entre 1915 et 1918, un inventaire raisonné des sources filmiques et écrites qui va devenir un appréciable instrument de travail pour d’autres chercheurs. Il manifeste aussi les talents d’un expert dans le domaine du cinéma lorsqu’à travers l’analyse des films, il restitue les bandes d’actualités réalisées par l’armée dans les pratiques cinématographiques des années dix, et commente les aspects particuliers de ces images à la fois captieuses et sincères, puisqu’elles laissent filtrer, dans l’interstice entre les représentations contrôlées par la censure, le véritable poids de la guerre.

Préface de Michèle Lagny, professeur à l’université de Paris III


En savoir plus : http://www.afrhc.fr/pub_livrelv.htm
Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Les-films-d-actualite-francais-de.html