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06 - L’argent des médias

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Cécile Méadel

Les écritures d’écran. Histoire, pratiques et espaces sur le Web

Le Temps des médias n°6, printemps 2006, p.222-224

Réussir la pluridisciplinarité est un mot d'ordre récurrent des politiques de recherche, mais les tentatives sont souvent peu fécondes, laissant chaque discipline campée sur ses objets et ses problématiques. On saluera donc tout particulièrement le colloque organisé par le Pôle Images-Sons et Recherches en Sciences humaines de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme d'Aix-en-Provence les 18 et 19 mai 2005 [1]. Sur le thème complexe des « écritures d'écran », ont été confrontés une trentaine d'intervenants, historiens, sociologues, spécialistes du langage ou de l'infocom, mais aussi, pour redoubler la difficulté, auteurs et artistes plasticien du web. Or la rencontre a bien eu lieu et des interrogations communes ont émergées, à partir d'une question partagée : dans quelle mesure les nouveaux formats d'écritures électroniques transforment-ils la production, l'organisation, la réception des textes ou des œuvres ?

À partir de l'introduction par Roger Chartier sur « l'écriture électronique et l'ordre du discours » le thème du colloque s'inscrivait dans la longue durée en interrogeant trois mutations induites par le passage de l'écrit à un état numérique.

Qu'entraîne la nouvelle matérialité des textes ? Après le codex, le livro unitario et l'imprimé, l'écrit électronique transforme à nouveau l'ordre des discours, la distribution des textes, leurs usages, le rapport aux savoirs et à la culture, etc. Internet semble créer une continuité textuelle, conjuguée avec une fragmentation et un éclatement des discours. Comment se transforment les pratiques des lecteurs face à un écran, à des pages éphémères, dispersées et surabondantes, organisées selon un principe encyclopédique ?

Comment organiser les critères d'argumentation et de validation de l'écrit électronique ? Comment repérer les éléments de légitimation des textes électroniques ? Les transformations induites par l'écrit électronique, seraient, selon Roger Chartier, particulièrement frappantes pour l'historien puisqu'il modifierait profondément les trois dispositifs classiques de la preuve (note, référence et citation) dans la mesure où le lecteur n'est plus tenu par un pacte de confiance avec l'auteur puisqu'il peut aller y voir directement, consulter le document, vérifier la référence. C'est ce qu'on fait, par exemple, les médiévistes en construisant des bases de données et en publiant les textes originaux en ligne.

Que devient la notion d'auteur ? Quels dispositifs protègent l'écrit et l'auteur ? L'écriture électronique se fait palimpseste, par superposition d'interventions successives, éventuellement anonymes. Le copyright devient problématique pour certains textes. Mais la légitimité de tous ces textes n'est pas égale et des marques d'autorité s'établissent progressivement, comme pour c'est le cas pour l'écrit-papier.

Face à cet écrit électronique, la posture du lecteur prescrite par le texte se transforme. L'étude des blogs d'adolescents ou de journalistes, des journaux intimes sur internet, des travaux d'artistes, pointe les modifications simultanées des pratiques de lecture et celle de la posture attribuée au lecteur dans ces nouveaux écrits. Ces formats appellent en effet la participation du lecteur, faisant de ses réactions mêmes une partie de l'œuvre ou un élément du contenu ; mais permettant aussi aux « épieurs » de rester anonymes. Cette écriture a ses contraintes et les organisateurs d'un colloque virtuel qui espéraient faciliter la communication entre savants et profanes ont vu au contraire se mettre en place une joute de haut vol, où les questions d'autorité étaient centrales.

Pour le chercheur, les transformations touchent ses propres productions, qui ne sont plus – seulement- lus par ses pairs mais plus largement diffusés et éventuellement discutés ; ses travaux sont également moins facilement repérables dans la surabondance des publications disponibles grâce à une circulation démultipliée, mais coûteuse. Ample question à laquelle travaillent chercheurs, administrations et éditeurs pour proposer de nouveaux outils de repérage, d'indexation et d'archivage, et de nouveaux formats d'édition. Ils sont confrontés à deux problèmes complexes : d'une part économique : le coût de l'édition scientifique a fortement augmenté, confortant la position monopolistique de quelques grands agrégateurs scientifiques (ces intermédiaires qui assurent la diffusion électronique des revues) ; d'autre part, les questions de droit d'auteur pour le texte électronique sont difficiles, même si les licences libres (comme celle de Creative Commons) proposent des pistes de réflexion.

Les changements provoqués par la numérisation touchent également le matériel dont le chercheur se nourrit et tout particulièrement l'historien. Internet lui offre de nouvelles ressources ; par exemple les échanges privés dont le téléphone le frustrait et que le mail lui rend pour partie ; les forums de discussion permettant de suivre un mouvement social ; les fichiers électroniques constitués par les administrations ou les entreprises, etc. Reste bien sûr posée la question encore très exploratoire de l'archivage du web et plus généralement d'internet, sur laquelle s'est conclu ce colloque.

[1] Programme et résumé des communications sur le site : http://www.imageson.org/sommaire586.html

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Les-ecritures-d-ecran-Histoire.html

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