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17 - Communiquer le sacré

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Benoît Lafon

La télévision des catastrophes et des deuils collectifs

Le Temps des médias n°17, Automne 2011.

Les catastrophes collectives ont été systématiquement médiatisées par la télévision depuis ses origines. Se fondant sur une analyse de journaux télévisés annonçant des tremblements de terre et accidents majeurs depuis 1972, cet article étudie la convocation de la religion par les journalistes, ainsi que la production de « religiosités séculières » : rôle de la science, émergence de personnalités « extraordinaires », implication et engagement croissants des acteurs politiques. englishflag

Par LAFON Benoît  [1]

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La télévision française relaie de manière récurrente les drames collectifs, donnant lieu à des compte rendus et cérémonies médiatisés. La couverture médiatique de ces événements catastrophiques peut constituer un objet pertinent d’observation de la convocation du religieux par un média. En effet, à ces occasions, la télévision propose à ses téléspectateurs une série de récits quotidiennement renouvelés sur l’événement catastrophique : ce faisant, les individus-téléspectateurs sont amenés à prendre part à une expérience médiatique cadrée (au sens d’Erving Goffman, 1974) de « confrontation distanciée » avec la mort (Lafon, 2011). Dans le cadre de cette étude, il s’agit d’analyser dans les discours médiatiques produits à l’occasion de certaines catastrophes les traces d’un « travail religieux » accompli par la télévision. Notre enquête - fondée sur l’analyse de la médiatisation de séismes et accidents majeurs des 40 dernières années - cherche, en partant d’une « sociologie de la mort » et de la « mort collective » (Clavandier, 2004 et 2009), à éclairer ce travail religieux. En effet, nous partirons du constat exprimé par certains sociologues de la religion d’une difficulté à définir cette dernière : « Les définitions de la religion (ou les refus de la définir) sont légion, mais aucune n’emporte la conviction (...). La tradition sociologique n’a jamais réussi à produire une conceptualisation à peu près admise et partagée de la religion » (Caillé, 2003 : 5-6). Ainsi, plutôt que de partir d’une définition initiale de la religion, nous chercherons à mettre en évidence dans le discours télévisuel les références à une série de faits sociaux nous paraissant relever de faits religieux ou de religiosités séculières. Dans cette optique, Mihai Coman se livrant à un travail de recensement de travaux sur ces questions souligne une série de problématiques qui nous intéressent ici directement : « les motifs, les symboles et les thèmes à substances religieuses, mais sans renvoi explicite à une certaine religion : les motifs du paradis dans la publicité, du sauveur, de la lutte entre le bien et le mal, du sacrifice, du sauvetage, dans les films et les feuilletons ; ou l’adaptation et la transformation des rituels religieux : transmission de noces et de cérémonies funéraires, medias events, confessions et rites de repentir, etc. » (Coman, 2003 : 83-84).

Le travail des médias (et pas seulement journalistique) réside alors dans leur capacité à remobiliser des cadres préexistants, et, en particulier lors des catastrophes collectives, ceux des religions instituées, opérant comme des matrices culturelles dans la production de discours et rituels. Ce cadre primaire des religions instituées se voit ainsi adjoindre de multiples recadrages produisant leurs propres religiosités : le concept de « religiosités séculières » [2] permet de penser ces divers recadrages, de les ordonner et de penser leurs échanges réciproques.

Cet article se fixe pour objectif de mettre en évidence les processus historiques de transformation et de mobilisation de religiosités – notamment séculières – par la télévision à l’occasion de la médiatisation de certaines catastrophes. Le corpus, construit par interrogation des bases de l’Institut National de l’Audiovisuel, comprend l’ensemble des 56 journaux télévisés couvrant 10 catastrophes (5 séismes et 5 accidents) entre 1972 et 2009 (cf. tableau ci-dessous). Ce choix résulte d’un parti-pris [3] : bénéficier d’un corpus homogène permettant la comparaison diachronique (par exemple, trois séismes ont eu lieu en Italie ; les accidents sélectionnés présentent deux séries de caractéristiques communes : tunnels et autocars), condition première d’une approche à dimension historique. Sur la base de ce corpus, le travail religieux de la télévision est questionné en deux temps.

D’abord par la mise en évidence de la convocation par les journalistes dans leur discours de termes et de faits proprement religieux, c’est-à-dire relevant de la « religion », entendue « comme une activité sociale régulière mettant en jeu, en lien avec un pouvoir charismatique se référant à des entités invisibles, des représentations et des pratiques relatives à la vie et à la mort, au bonheur et au malheur » (Willaime, 1995 : 112). Ensuite par l’analyse des religiosités séculières telles qu’elles sont figurées à la télévision par la convocation de la science et d’acteurs « extraordinaires » de la société civile, mais aussi par l’implication physique et émotionnelle accrue des acteurs politiques.

Tableau 1. Corpus de l’étude

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1. La convocation du religieux, une nécessité progressivement construite

Séismes ou accidents constituant des faits sociaux particulièrement douloureux, le recours aux religions instituées est une constante de leur médiatisation télévisée, notamment par une figuration des cérémonies funèbres. Cette dimension rituelle, religieuse au sens strict puisqu’impliquant institutions, lieux et acteurs d’une religion, connaît dans son traitement télévisuel une présence plus affirmée au fil des ans. Les photogrammes suivants en donnent un aperçu.

Figure 1. La religion convoquée par ses lieux de culte, rituels et acteurs

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Italie, JT du 25/11/1980 :
« Mesdames Messieurs bonsoir, la mort s’est arrêtée ici près d’Eboli, à 8 heures moins 20. Toutes les horloges de toutes les églises de la région nous indiquerons toujours cette heure fatale, 8 heures moins 20… »

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Beaune, JT du 03/08/1982 :
« L’inimaginable procession s’ébranla en direction du cimetière... »

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Tunnel du Mont Blanc, JT du 04/04/1999 :
« Autour du prêtre et du pasteur de Chamonix, tous ont avant tout voulu témoigner leur soutien aux familles durement éprouvées. »

Au-delà des bâtiments spécifiquement religieux (cf. église ci-dessus), la médiatisation des rituels produit des lieux sacrés dans lesquels les « diverses expressions religieuses peuvent se déployer » (Willaime, 1995 : 88) : chapelles ardentes avec cercueils alignés, parfois filmés sur un lent travelling en silence (tunnel de Vierzy), recueillement sur le lieu de la catastrophe (carcasse de l’autocar à Vizille, 2007), ou encore processions telles celle de Beaune (cf. ci-dessus). Les acteurs religieux, sont aussi pour leur part régulièrement convoqués à l’image depuis les années 1980, tels prêtre et pasteur de Chamonix (cf. ci-dessus), ou pape en personne « venu aujourd’hui apporter son réconfort » (JT, A2, 25/11/1980).

Notons enfin que les obsèques suite à des catastrophes touchant des civils font l’objet de retransmissions spéciales de manière plus systématique depuis les années 2000 (Lafon, 2011), contrairement à la pratique antérieure où ces catastrophes restaient abordées dans des JT sous un angle davantage factuel, sans figurer un travail de deuil collectif. Ces figurations visuelles de lieux, acteurs ou rituels religieux, sous forme de plans ou de reportages dédiés, ne sont pas les seules manifestations de la religion dans le discours télévisuel analysé.

Les journalistes dans leur traitement des catastrophes font appel à de nombreux termes décrivant à la fois l’ampleur des phénomènes, les actions des individus impliqués ou les rituels déployés. Nous avons analysé ce lexique journalistique en cherchant à mettre en évidence l’usage de termes spécifiques à la religion ou, tout au moins, de termes dont la connotation est soit religieuse, soit liée à des rituels ou pratiques funéraires. Certes, la distinction d’un tel lexique relativement hétérogène n’est pas chose aisée d’autant que, comme le souligne Albert Piette, « les analyses sociosémantiques de ce que les gens comprennent lorsqu’ils parlent de religion ou de religieux, de ce qu’ils peuvent percevoir comme tel dans quelque geste ou énoncé, sont trop rares » (Piette, 1999 : 28).

Ceci dit, l’examen du lexique journalistique mobilisé lors de telles catastrophes laisse apparaître assez clairement un sous-lexique dont les connotations ou dénotations sont spécifiquement religieuses : pour prendre un exemple, si le terme souffrance est bien utilisé par les journalistes, celui de martyr qui est utilisé de même présente une connotation plus spécifiquement religieuse. Bien qu’il ne s’agisse pas de présupposer que l’utilisation par un journaliste du terme martyr soit réalisée intentionnellement dans une optique religieuse, force est de constater le caractère connoté de ce choix, a fortiori si l’on part du constat qu’un journaliste dispose d’un ensemble de qualificatifs (qu’il peut juger lui-même plus ou moins « neutre ») pour décrire une situation. Enfin, il est fondamental de noter que la démarche retenue est de nature statistique : il s’agit de mesurer les proportions de ces termes ou qualificatifs à « caractère religieux » dans le discours journalistique pour chacune des catastrophes considérées, afin d’observer si cette proportion varie ou non au fil des ans. L’objectif étant de constituer en quelque sorte un indicateur d’une religiosité terminologique du discours journalistique confronté au récit de catastrophes.

La méthode adoptée pour mesurer cette évolution repose ainsi sur l’analyse du lexique mobilisé par les journalistes, laissant de côté les paroles de témoins ou autres experts interviewés. Il s’est donc agit de retranscrire les propos des journalistes, en plateau ou sur le terrain, quel que soit leur statut. Pour des raisons de faisabilité compte tenu du volume du corpus (reportages issus de 34 JT pour les séismes et de 22 JT pour les accidents), les phrases sélectionnées pour retranscription étaient celles décrivant la catastrophe et faisant le récit de la situation. Ont été laissées de côté les informations factuelles sur le nombre de victimes [4], les polémiques sur le rôle de l’État, les modalités techniques de l’organisation des secours ou encore les questions d’ordre scientifique. Ces retranscriptions (34.000 signes hors espaces pour les séismes, 18.600 pour les accidents) ont ensuite fait l’objet d’une extraction du lexique (logiciel Antconc), que nous avons réduit aux mots caractéristiques de la description de l’événement (en excluant les termes non discriminants tels que mort, victime, survivant, sauveteur, etc.). Au final, il nous a été possible d’établir une liste de mots pour chaque événement, et, pour chacune de ces listes, d’isoler des mots relevant d’un lexique religieux. L’histogramme suivant montre pour les événements étudiés la proportion des mots « religieux » dans chacun des lexiques isolés. La pertinence d’une telle méthode ne réside pas dans les valeurs absolues, mais dans la comparaison des différents événements dans une perspective diachronique. Le classement est thématique, puis chronologique.

Figure 2. Part des mots liés à la religion dans les lexiques journalistiques présentant les événements

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Le lexique mobilisé par les commentateurs évolue par conséquent nettement au fil des ans, le discours journalistique important des références croissantes aux champs lexicaux de la religion, traduisant des évolutions qualitatives à y regarder de plus près (cf. tableaux en annexe). Ainsi, les termes « martyr » et « miracle » sont bien plus utilisés concernant les séismes que les accidents, les opérations de sauvetage durant des journées entières, et des villes, villages (voire peuples comme c’est le cas pour les Arméniens) étant présentés comme « martyrs ». De même, les séismes en Italie impliquent un lexique centré davantage sur l’Église catholique (c’est aussi le cas d’ailleurs en 2007 pour l’accident de Vizille impliquant des pèlerins polonais), doublé de considérations sur la situation sociale du pays. Ainsi, suite au séisme de 1980 en Italie du Sud : « Nous sommes ici dans la région la plus pauvre de l’Italie, où la vie quotidienne ressemble parfois à un long calvaire. Avec son peuple longtemps abandonné des hommes, aujourd’hui abandonné des Dieux ». (JT 20h, Antenne 2, 25/11/1980).

Les accidents sont pour leur part davantage présentés sous l’angle du « deuil » et des « cérémonies » organisées autour d’une « chapelle ardente » - qui « constitue un des invariants communs à toute mort collective par accident » (Clavandier, 2004 : 105) -, avec des évolutions à partir des années 1980 tenant aux évolutions cultuelles elles-mêmes : « œcuménique », crématorium », « funérarium ». Si ce lexique évolue et s’enrichit sans conteste (jusqu’aux mots « enfer » ou « infernal »), il s’appuie aussi sur un arrière-plan sociétal, notamment avec le développement de pratiques de soutien psychologique, visibles dans le corpus à partir de 1999 (incendie du tunnel du Mont-Blanc). À ce titre, le contraste avec la catastrophe du tunnel de Vierzy en 1972, où aucune cellule de soutien n’est encore de mise, est saisissant :
Commentaire voix off : « Ce matin, ils ne sont pas venus, à part une famille déchirée » (…)
Interview du journaliste présent sur place : « vous ne pensez pas qu’il ne vaudrait pas mieux ne pas rester ici ? » Réponse du père d’une famille de victime : « aller où ? aller où ? de toute façon… aller où ? aller où ? ».

En revanche, la catastrophe de l’accident routier de Beaune en 1982 semble être un moment clé dans la mise en avant médiatique du deuil collectif, le décès de 44 enfants étant présenté à plusieurs reprises comme un « choc », un « deuil partagé par toute la France ». Toutes ces évolutions semblent révélatrices d’une religiosité apparaissant comme une nécessité progressivement construite, fondée sur un arrière-plan sociétal, qu’une autre catastrophe non retenue dans le cadre de notre corpus pourrait éclairer : celui du décès filmé d’Omayra Sanchez lors de l’éruption du volcan Nevado del Ruiz en Colombie, en 1985. En montrant comment à cette occasion « la télévision a perdu tout contrôle sur ce qu’elle diffusait » en « éclipsant » le commentaire journalistique, J-S. Carnel (Carnel, 2009 : 19) s’interroge sur « le basculement d’une « paléo-télévison », autoritaire et pédagogique, à une « néo-télévision » dont les limites plus floues entre les genres viennent conforter l’effet de proximité avec le téléspectateur ». La tragédie de Beaune semble révéler une logique similaire, l’attente et les cris des parents des enfants victimes filmés lors d’un long reportage (31/07/1982) éclipsant le commentaire journalistique et imposant un « choc », terme d’ailleurs prononcé par les journalistes (mot utilisé pour aucune autre catastrophe), comparable au « choc » analysé par J-S. Carnel dans un cadre social similaire : mêmes chaînes, même période.

2. Une médiatisation au croisement des religiosités scientifiques, laïques et politiques

La médiatisation des catastrophes ajoute à la dimension religieuse (croissante comme nous venons de le voir), une « superposition d’univers » (Piette, 1993a b : 71). Dans sa présentation des religiosités séculières, Albert Piette distinguait ainsi trois principales catégories : les « religiosités politiques », la « sacralité laïque », ainsi que « science et transcendance ». Nous nous sommes fondés sur cette même typologie.

La science face aux séismes : de la prédiction aux prévisions

La mobilisation d’un discours scientifique, principalement par des paroles d’experts (journalistes, universitaires…) est systématique concernant les séismes, à grands renforts de cartes, schémas et infographies. Il est à noter qu’en l’absence ou quasi absence de discours de nature religieuse dans les années 1970, ce type d’explication restait alors largement dominant. Mais, ce faisant, la croyance dans le progrès scientifique sous-tendue n’en n’était que plus réelle. Les reportages portant sur le séisme de 1976 en Chine laissaient ainsi une grande part au travail des sismologues, mais masquaient mal les présupposés liés au travail scientifique : il était ainsi fait référence à la notion de « prédiction » en lieu et place de celle de « prévision », elle-même déjà pourtant porteuse de nombreux malentendus. Ces références restaient quoi qu’il en soit un trait fondamental de la médiatisation des séismes, au point de susciter des commentaires liant croyance dans le progrès scientifique et lexique religieux (« mystère ») :
« Et le jour où les scientifiques pourront nous dire « nous savons à quel moment il aura un séisme » je crois que ce sera un des grands mystères de notre monde qui aura été éclairci. Les statisticiens pourront peut-être eux aussi à ce moment-là clore le chapitre catastrophe... » (JT Antenne 2, 20h, 24/11/1980)

Depuis les années 1980 en revanche, cette attente cède le pas à un discours scientifique beaucoup plus nuancé, aboutissant à des conclusions fatalistes de la part des journalistes, ce qui semble aller de pair avec la « nécessaire » émergence de préoccupations plus directement religieuses (cf. partie précédente) et sociétales (gestion du deuil, par exemple), relayées par la société civile et le champ politique.

Des personnages extraordinaires, incarnations laïques et renouvelées du « Bien »

Les catastrophes télévisées sont aussi l’occasion de mettre en scène une forme de « sacralité laïque », déterminée selon Albert Piette par « la représentation d’un personnage extraordinaire et d’une situation avec une forte charge affective » (Piette, 1993a : 44). Cette figure de héros, n’est pas récente, on en trouvait déjà trace au XVIIIe siècle : « la presse propose ces saints de plus en plus laïques et de plus en plus proches à l’admiration publique » (Mercier-Faivre & Thomas, 2008 : 21). Sauveteurs, psychologues, anonymes remplissant leur devoir d’assistance deviennent des figures omniprésentes de ce type d’événement. Ainsi, les sauveteurs occupent une place devenue centrale : ils sont présentés dans la difficulté de leur mission, souffrants, dans des récits qui « affectionnent la comparaison explicite avec le sacerdoce ecclésiastique » (Piette, 1993a : 56) :
« Vous entendez, dans le tunnel, les cris des sauveteurs, les hurlements des victimes. (…) Les sauveteurs qui ont travaillé ici pendant toute la nuit dans des conditions difficiles, pénibles, vont sortir d’autres corps. » (Tunnel de Vierzy, JT du 17/06/1972)
« Les visages éprouvés traduisent la fatigue physique et morale des pompiers de Chamonix. Ils enterrent l’un des leurs. » (Tunnel du Mont-Blanc, JT du 27/03/1999).

Ainsi, cette forme d’engagement peut aller jusqu’au sacrifice, évoqué avec le cas d’un pompier décédé dans l’incendie du tunnel du Mont-Blanc en 1999 : un second récit religieux vient alors se superposer au premier, notamment par les cérémonies en hommage au sauveteur disparu et sa décoration posthume. Mais les sauveteurs et pompiers ne sont pas les seuls « héros » salués par la télévision : anonymes intervenant pour aider les victimes (accidents de Beaune en 1982, de Vizille en 2007) ou vedettes peuvent être érigés en modèles :
« George Clooney venu apporter du réconfort aux rescapés, il leur a aussi réservé une petite surprise (…). Quelques mots d’italien, un baiser à la grand-mère, et un sens du naturel à toute épreuve, comme s’il faisait partie de la famille » (JT, France 2, 09/07/2009).

En dépit du caractère légèrement ironique du commentaire journalistique, on voit bien l’intérêt suscité par la venue d’une star après un séisme, le journal télévisé du jour y consacrant d’ailleurs un reportage entier. L’ensemble de ces personnalités civiles et laïques contribuent à produire ce contexte de religiosité laïque, auquel participent de même les acteurs politiques, sommés de s’impliquer.

De l’absence à la présence au deuil : l’implication croissante des acteurs politiques

Dans un contexte stratégique de crise économique et politique, le président du conseil italien Silvio Berlusconi conviait le 8 juillet 2009 le sommet du G8 à L’Aquila, ville détruite par un séisme trois mois plus tôt. On pouvait alors suivre, dans les différents reportages consacrés à cet événement, les visites des chefs d’État des pays industrialisés (A. Merkel, B. Obama) dans les villages détruits.

Cet exemple révèle particulièrement bien l’implication devenue systématique des acteurs politiques lors des catastrophes collectives. Il n’en a pas toujours été ainsi. L’intervention du champ politique en ce domaine est d’ailleurs le fruit d’une lente évolution depuis le XVIIIe siècle, détaillée par G. Quenet en ce qui concerne les tremblements de terre (Quenet, 2010). Au début des années 1970, ces derniers brillaient par leur absence, et notre corpus révèle leur présence croissante, quantitative et qualitative. Absents des reportages tout au long des années 1970, les chefs d’État et de gouvernement sont depuis 1982 figurés systématiquement sur le théâtre des catastrophes. Ces interventions traduisent la mise en images d’une « religiosité politique », définie par Albert Piette comme une « logique socioculturelle syncrétique » pouvant notamment se traduire par « l’annexion d’un contenu religieux traditionnel aux valeurs politiques, par référence disparate à des éléments du christianisme » tel que pratiques rituelles ou principes moraux (Piette, 1993a : 41). Ainsi la compassion, incarnée par le Premier ministre François Fillon en 2007 sur les lieux de l’accident de Vizille :
François Fillon : « je veux dire …euh…euh…ma tristesse, …euh… ma douleur, devant …ce drame qui a frappé des … jeunes et des moins jeunes Polonais qui revenaient d’un pèlerinage et qui n’auraient jamais dû rencontrer la mort. » (JT 20h, France 2, 20/07/2007).

Cette déclaration du Premier ministre laisse entrevoir une autre évolution du discours politique, les glissements déjà soulignés par G. Lochard et J-C. Soulages (Lochard et Soulages, 2003 : 78-79) d’une parole politique du logos (« parole argumentative ») au pathos (« parole expérientielle ») et à l’éthos (ou « parole ornementale »). Ce même reportage se poursuit par l’arrivée de N. Sarkozy et du président Polonais (cf. figure suivante) : un même drame collectif provoque donc en 2007 la venue de deux chefs d’État, d’un Premier ministre et de ministres. La présence des acteurs politiques et leurs gestes réconfortants semblent donc être désormais des figures imposées par le discours télévisuels. La figure suivante en donne un aperçu.

Figure 3. Les acteurs politiques impliqués : rituels, coopération internationale et réconfort

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Beaune, JT du 03/08/1982, F. Mitterrand et P. Mauroy assistent aux obsèques des enfants :
« Ce sont les enfants de Crépy qui chantent pour leurs camarades… (chants) »

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Vizille, JT du 22/07/2007 :
« Il y a moins d’une heure, Nicolas Sarkozy a accueilli à l’aéroport de Grenoble son homologue polonais. Les deux chefs d’Etat doivent se rendre à l’hôpital où sont soignés les pèlerins blessés. »

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Italie, JT du 08/04/2009 :
« Depuis lundi, Silvio Berlusconi vient tous les jours au chevet des rescapés. Cette grand-mère a tout perdu (…). Depuis lundi, Silvio Berlusconi prétend ne pas avoir dormi une seule minute… »

L’élu, en tant que représentant de son peuple, incarne une légitimité et son discours, verbal et non verbal, qu’il s’agisse d’une déclaration ou de la seule présence physique, se doit de rendre cette légitimité opérante. Ainsi, la présence du président François Mitterrand de son premier ministre Pierre Mauroy lors des obsèques après la catastrophe de Beaune inaugure une série de déplacements des plus hauts dignitaires de l’État (cf. accident de Vizille au sommet du G8 à l’Aquila vus précédemment). Il est toutefois à noter que les principes moraux relatifs à la religiosité politique définis plus haut peuvent être repris par les journalistes à leur propre compte lorsqu’un acteur politique apparaît comme illégitime de par son comportement inadéquat : il en est ainsi de Silvio Berlusconi (cf. ci-dessus) lorsqu’il compare la situation des réfugiés italiens suite au séisme de l’Aquila à une semaine de camping. Le commentaire journalistique se fait alors cinglant : « Depuis lundi, Silvio Berlusconi prétend ne pas avoir dormi une seule minute…ce qui explique peut-être ces quelques paroles… ».

Ce rappel à l’ordre opéré par le journaliste illustre bien l’attente des citoyens vis-à-vis des acteurs politiques en de telles circonstances : il s’agit d’une réitération de principes moraux aux fondements de la religiosité politique. La télévision peut au besoin s’en faire l’écho.

Conclusion

La présente analyse s’est intéressée à un certain nombre d’événements catastrophiques afin de saisir comment différents acteurs sociaux produisent un ensemble d’actes discursifs porteurs de religiosités, qu’il s’est agi de caractériser.

Nous avons ainsi pu mieux identifier le travail religieux opéré par la télévision, ses évolutions et ses permanences. Alors que la science et l’activité politique gestionnaire apparaissent encore dans les années 1970 comme des moyens d’éviter dans l’avenir des catastrophes meurtrières, les glissements du discours télévisuel mis en évidence par la médiatisation de certaines catastrophes collectives dans les années 1980 nous ont laissé entrevoir au moins trois mutations interdépendantes en cours. La première de ces mutations est l’usage croissant de qualificatifs et descriptions fortement connotés de la part des journalistes de télévision, laissant apparaître de manière très nette ce que nous avons appelé une religiosité terminologique. Cela signifie-t-il que la religion soit plus présente dans le discours journalistique ? En réalité, notre enquête ne permet pas de répondre à cette question, elle se borne à constater cet usage, qui est déjà en soi un enseignement : le récit journalistique intègre désormais toute une palette de qualificatifs issus de la religion et des rituels religieux, assumant très certainement davantage qu’au cours des décennies passées sa fonction « liturgique », comme l’a nommée Mihaï Coman (Coman, 2003 : 85-86). Une deuxième évolution notable concerne l’implication accrue des acteurs politiques, sommés de se rendre sur place et de tenir leur rôle de représentants légitimes afin de rétablir l’ordre social, bouleversé par la catastrophe : leur rôle dévolu et figuré par la télévision dépasse alors largement leur seul mandat pour intégrer une dimension davantage sacerdotale, puisque leur devoir est de se rendre désormais disponibles aux populations sinistrées. Enfin, une focalisation sur certains « personnages extraordinaires », sauveteurs ou anonymes, véritables incarnations de valeurs sociétales en devenir, est manifeste dans les discours journalistiques analysés (cf. figures tutélaires d’attitudes face à la mort, Lafon, 2011). Sur ce point comme sur les précédents, cette analyse diachronique de catastrophes médiatisées par la télévision a montré que, par-delà l’urgence et le deuil collectifs, le travail religieux de la télévision participe à la fois du maintien d’un ordre social et de progressives mutations des religions contemporaines.

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[1] Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication, Université Grenoble 3, Chercheur au Gresec (EA 608). Contact : benoit.lafon@u-grenoble3.fr

[2] La « sécularisation », paradigme discuté et « délicat » à utiliser selon J-P. Willaime (Willaime, 1995 : 98), peut se définir selon cet auteur comme « une mutation socioculturelle globale se traduisant par un amenuisement du rôle institutionnel et culturel de la religion » (idem : 98). Ce concept est aussi défini par A. Piette dans un ouvrage de 1993 comme un processus caractérisé par « la laïcisation des institutions sociales, scientifiques, politiques… désormais dotées d’une autonomie (variable) par rapport à l’institution ecclésiastique, la perte d’emprise de l’église concurrencée par d’autres systèmes de significations, et le déclin de la plupart des pratiques religieuses. Mais, d’autre part, il suppose aussi une réorganisation religieuse à partir du glissement du formalisme ecclésiastique vers l’expérience spirituelle (…) » (Piette, 1993 : 3).

[3] Ce choix n’allant malgré tout pas sans regrets par rapport à notre projet initial : laisser de côté certains événements pourtant essentiels (incendie du 5/7, barrage de Malpasset, tempête de 1999, tsunami de 2004), laisser de côté les commémorations au fil des ans et des genres spécifiques tels que les documentaires, pour rester centré sur les « catastrophes au présent » dans les JT. La pertinence et la cohérence de la méthode nous semblait être à ce prix.

[4] Sur ce point, on se reportera avec profit à la présentation qu’en fait Gaëlle Clavandier : « nommer, compter, sérier » (Clavandier, 2004 : 43-54).

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/La-television-des-catastrophes-et.html

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