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Ouvrages de référence

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D’ALMEIDA Fabrice (dir.), La question médiatique : les enjeux historiques et sociaux de la critique des médias, Paris, Séli Arslan, 1997.

par Olivier MOESCHLER

Ambitieux, cet ouvrage, dirigé par Fabrice d’Almeida, prétend réunir (selon la présentation rédigée par l’éditeur) les meilleurs spécialistes de l’histoire des médias en France. Plus modestement, la couverture du livre annonce que les textes rassemblés, écrits par des historiens et sociologues, « ne prétendent pas donner de leçons mais espèrent fournir des éléments de réflexion ».

La problématique générale de l’ouvrage est complexe, parfois bavarde. À partir d’une énumération, en vrac, des divers scandales et crises qui ont secoué le monde des médias ces dernières années, il s’agit de « restitu[er] à la querelle des médias sa dimension historique ». Un des points forts du livre est de ne pas succomber à la défense (ou à la condamnation) gratuite d’un milieu professionnel souvent mal compris, mais plus simplement de chercher à comprendre « comment et pourquoi l’on critique les médias » (p. 7). Prudent, le directeur met en garde non seulement contre « l’illusion médiatique », mais aussi contre ce qu’il appelle « l’illusion critique » (p. 16).

Ceci d’autant plus que, objets en même temps que sujets, les médias sont toujours, comme le note d’Almeida, « à la fois l’enjeu et le support » (ibid.) des querelles qui les concernent : « Les médias se critiquent eux-mêmes, et là n’est pas leur moindre pratique (p. 9). » Il est fait référence ici tant aux renvois réciproques incessants d’un média à l’autre qu’à l’inflation de ce qui pourrait constituer un genre télévisuel, dont Arrêt sur images n’est que l’exemple le plus connu (et pas le moins bon). Cette réflexivité est d’ailleurs souvent reprise par les différents auteurs. Toutefois si cette autocritique des médias se heurte à la logique même qu’elle tente d’éclairer, mais dont elle émane - elle « subit les mêmes règles que l’actualité », note d’Almeida (p. 10) - on aurait pu souhaiter des contributions plus spécifiquement centrées sur cet aspect.

Un indéniable point fort de l’ouvrage est l’hétérogénéité des contributions, dans l’unicité de la démarche, sinon de la problématique. Les deux premières parties éclairent les liens difficiles qu’entretiennent les médias, toujours « à la fois enjeux et lieux d’affrontement à des fins politiques » (p. 17), avec l’éthique et le politique. Christian Delporte retrace la difficile instauration de codes moraux dans la presse française de ses origines à nos jours. Selon l’auteur, on remarque actuellement un repli sur une morale individuelle, voire une utilisation des efforts déontologiques propres à une maison comme « une forme de culture d’entreprise » (p. 35). À travers la description de la lente instauration en France, depuis les années 1970, d’une Haute Autorité en matière d’audiovisuel, Agnès Chauveau démontre, avec force détails, que ce secteur est bien « un enjeu de pouvoir et de représentation » (p. 127). Ce projet est d’ailleurs né, entre autres, dans le contexte du mouvement dit des « radios libres », que s’applique à décrire Cécile Méadel. L’autre forme, plus brutale, de régulation - la censure - est évoquée par Jean-Yves Mollier dans son intrigante « histoire du silence » (p. 82), qui finit un peu trop rapidement sur l’hypothèse, intéressante mais pas nouvelle, selon laquelle de nos jours ce serait le goût moyen qui fait figure de « censure subtile » (p. 89).

Est-ce le public qui fait les médias ou l’inverse, voilà une autre dichotomie sousjacente de l’ouvrage. La mythique « contagion du crime par la presse » est restituée, pour le cas des faits divers dans la France du début du siècle, par Anne-Claude Ambroise-Rendu ; l’auteur semble hésiter entre l’essence » dialogique de ces comptes rendus, impliquant de multiples réceptions possibles (p. 50), et, à la même page, « l’interprétation franchement optimiste de ces textes comme condui[sant] le lecteur à plaindre les victimes et à blâmer les occupables malfaisants », . . Plus près de nous, Jean-Pierre Chrétien éclaire le rôle dramatique des médias au Rwanda, dont la participation active dans la diffusion de ce que l’auteur appelle un « nazisme tropical » (p. 53) est connue mais peu étudiée. Une dimension raciste d’ailleurs souvent reprise par les médias français dans la description du génocide, comme le relève l’auteur dans un retour sur soi salutaire, dans une des rares contributions de l’ouvrage qui sorte du cadre français.

Les liens encore plus directs entre politiciens et médias (ou l’inverse) sont traités par Pierre Musso, à travers une analyse gramscienne solide et stimulante du phénomène Berlusconi, et dans l’étude, nécessaire, par Simone Bonnafous des rapports, ambivalents et étonnamment peu pris en compte scientifiquement, qu’entretient Le Pen avec les médias, mais aussi vice versa. Enfin, à partir d’une lecture minutieuse d’une vingtaine d’années de Télérama (1973-93), Arnaud Mercier retrace « les changements que subit la légitimité journalistique » (p. 65, inspiré de Niklas Luhmann). Notamment, le discrédit croissant des journalistes est suggéré par les sondages périodiqties de ce magazine, du moins aux yeux du lectorat de ce dernier.

Pour pouvoir critiquer, il faut connaître ; la critique passe donc par l’histoire. Une partie importante des textes recueillis, contredisant à première vue le sous-titre de l’ouvrage, traite moins de la critique des médias qu’elle n’ébauche une » histoire pragmatique » (d’Almeida, p. I 8) de secteurs spécifiques de ce vaste terrain. Dans son introduction intelligente à cette partie, Catherine Bertho Lavenir esquisse la problématique du rôle constitutif de la technique en médias, dont le poids est souvent sur- ou sous-évalué. Entre « un certain déterminisme » et les « marges de manoeuvre », elle opte, avec P. Flichy, pour la « négociation » d’un »cadre d’usage » (p. 154) et esquisse ce qu’elle appelle (sans doute en écho à Braudel) les « chronologies différenciées » : « le temps court de la révolution technique (...) se greffe sur le temps long de l’histoire culturelle, et sur le temps très long des pratiques de communication » (p. 156). De manière louable, ce sont les « parents pauvres » de l’histoire des médias qu’on trouve dans cette partie. Exception faite peut-être du cinéma, dont les rapports avec l’histoire ou l’historien sont présentés par Pierre Sorlin dans un survol vaste (intégrant plusieurs aires linguistiques) et utile, quoique forcément peu approfondi. Marc Martin, apparemment seul spécialiste du domaine, retrace la politique des annonces et la vénalité dans la presse au tournant de ce siècle, tandis que Michael Palmer esquisse une histoire des grandes agences de presse en Russie autour de 1900. Patrick Eveno enfin vient éclairer, en franc-tireur et, on le regrette, sans lien avec les autres dimensions, l’essence économique de ce qu’il appelle les « entreprises de médias ».

Au-delà de la diversité des problématiques abordées, c’est bien la multiplicité des champs étudiés ainsi que l’intérêt et l’actualité de la démarche qui constituent la richesse de l’ouvrage. Et sa clairvoyance, puisqu’il va plus loin en posant que « la question médiatique (est) la nouvelle question sociale » (p. 19). Par là, d’Almeida n’entend pas seulement que, dans nos sociétés atomisées, ce sont les médias qui tissent désormais les liens sociaux, mais que la dénonciation des médias cache en fait un « désaveu du politique », voire « une crise profonde » (p. 14) de société. S’il ne peut la résoudre, cet ouvrage constitue certainement un pas vers une meilleure compréhension de cette dernière.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/La-question-mediatique.html

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