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05 - Shoah et génocides. Médias, mémoire, histoire

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Anne-Claude Ambroise-Rendu

La découverte du génocide au prisme de la presse

Le Temps des médias n°5, automne 2005, p.265-270

Le 22 juillet 1944, des unités soviétiques atteignent le camp de concentration et d'extermination de Majdanek, situé à l'est de la ville de Lublin. Le 27 janvier 1945, les troupes de l'Armée rouge sont à Auschwitz-Birkenau, situé au sud de la ville de Cracovie. Enfin, les troupes américaines découvrent, le 5 avril 1945, Ohrdruf, camp annexe de Buchenwald, situé près de Gotha, dans lequel les SS avaient massacré les détenus les jours précédents. Le camp de concentration de Buchenwald est libéré le 11 avril. Les témoignages réunis ici, s'ils ne proviennent pas, pour la plupart, de rescapés des camps d'extermination, dévoilent néanmoins l'ampleur des atrocités concentrationnaires.

Les premiers témoignages

Les témoignages réunis ici, s'ils ne proviennent pas, pour la plupart, de rescapés des camps d'extermination, dévoilent néanmoins l'ampleur des atrocités concentrationnaires.

« Paulette, rescapée du camp de la mort accuse

Paulette me raconte tant d'histoires à faire dresser les cheveux sur la tête qu'il me faudrait toutes les colonnes de L'Huma pour vous les rapporter. Ce que nous savons déjà et d'autres détails inédits. Les Allemands eux-mêmes calculaient trois mois de vie, en moyenne, pour les prisonniers d'Oswiencim. Lever à 3 h 30 du matin en été, 4 h en hiver. Avant le travail et après le travail, l'appel qui durait quatre/cinq heures, dehors, les femmes debout, immobiles, à peine vêtues, avec des froids de 25 à 30 degrés au-dessous de zéro. Beaucoup tombaient terrassées par le froid, les pieds gelés, mouraient de la gangrène ou étaient envoyées au four crématoire.

Ensuite, le travail de terrassier, le crâne rasé à double zéro, les pieds nus dans des sabots. La nuit, les prisonnières couchaient à huit ou dix dans des niches pareilles à des fours de boulanger. Il y en avait qui étaient malades de diarrhée ou qui mouraient, et les autres couchaient avec le cadavre, dans la pourriture.

Puis les visites de « sélection », où on mettait à part les plus débilitées, celles qui avaient le moindre bouton, pour les envoyer au crématorium. Et celles qu'on enfermait dans le bloc 25, sans boire et sans manger pendant huit ou dix jours. Après cela, on venait les chercher et on les transportait au crématorium toutes nues dans un camion.

Et le bloc n° 10, où il y avait 500 femmes israélites réservées aux « expériences » scientifiques, le summum de la cruauté sadique. On stérilisait les malheureuses, on les opérait, on les comprimait avec des presses électriques pour dessécher leurs organes.

Je vois encore ces petites Grecques de 16 à 19 ans à qui on faisait une césarienne pour les vider comme des poulets. On leur enlevait la matrice, les ovaires, tout. On les gardait cinq et six mois avec le ventre ouvert, suppurant, avec des tubes pour sortir le pus… Après cela elles mourraient.

Sur les 1 200 déportées de mon convoi, il en restait 51 vivantes en 44… »

Témoignage recueilli par Simone Tery, L'Humanité , 5 avril 1945

En avril 1945, les quotidiens français signalent la découverte des camps. Le Figaro est un des premiers à évoquer à la une l'ouverture du camp de Kleingladbach, avec d'infinies précautions.

« Une atrocité allemande. Kleingladbach, le camp de la déchéance.

J'ai hésité à mettre sous les yeux des lecteurs le récit hallucinant que James de Coquet, dans cet esprit véridique qu'on lui connaît et qui donne une valeur si nette à ses témoignages, vient de nous adresser. Je n'ignore pas, les éprouvant moi-même, la répugnance et les angoisses que la description de pareils spectacles peut inspirer. Mais je crois qu'il est de notre devoir de ne pas jeter le voile sur ces atrocités. Il est de notre devoir d'enregistrer ces faits, de les consigner, d'en fixer l'image et de le faire au moment même où l'imminence de la victoire prépare, dans un monde épuisé d'horreur, les voies de l'oubli. Il faut que ces documents paraissent à leur date avec la précision irréfutable des choses vues tel jour, à telle heure, dans telles circonstances.

Il nous appartient à nous Français de transmettre, chaque fois que faire se peut, à nos amis lointains et nécessairement incrédules, les pièces d'un dossier dont la méconnaissance serait un crime.

Il faut que soient connues, perpétuées et gravées dans l'airain les ignominies d'un régime dont un peuple entier, ivre d'orgueil et délirant derrière son chef s'est fait l'exécuteur et le complice. »

Le Figaro , 18 avril 1945

« Buchenwald était une organisation scientifique d'extermination nous déclare M. Julien Cain. »

Ainsi titre Le Figaro , toujours à la une, le 19 avril. Cette fois, le quotidien cède la parole à Jules Cain, ancien administrateur de la bibliothèque nationale, arrêté en 1941 et déporté à Buchenwald en 1943 ;

« Ce fut ensuite cet enfer qui avait nom Buchenwald. Dans ce lieu maudit sur un plateau battu par les vents, nous fûmes en plein hiver, dépouillés de nos vêtements.

Les morts s'accumulaient.

J'ai vu mourir François de Tessan, Benjamin Crémieux, Paul-Albert Janson, premier ministre belge. Henri Maspéro dont la femme est à Ravensbrück ; Bollaert, préfet du Rhône parti un matin les pieds nus, pour quelque « kommando ». Nul n'a su ce qu'il était devenu.

Travail forcé.

La loi du camp c'était le travail. Un travail épuisant : 12 à 14 heures par jour de terrassement. La nourriture était innommable. Aussi, pendant le seul mois de février, 5 400 détenus sont morts. (…) De tels camps ne sont pas autre chose qu'une organisation scientifique d'extermination.

J'arrive à Paris comme un revenant, notre joie est immense. »

Le Figaro , 19 avril 1945

Le rapport des parlementaires américains

« Les parlementaires américains qui ont visité les camps allemands déposent leur rapport.

New York, 16 mai

Les journaux new-yorkais publient le texte du rapport rédigé par les douze membres du Sénat et du Congrès américains qui ont visité les camps de concentration du Reich.

Ce document établi d'après les observations personnelles faites par les parlementaires et les déclarations de témoins oculaires, se termine ainsi :

« Nous sommes forcés de conclure à l'existence d'un programme calculé et diabolique tendant à torturer et à exterminer des dizaines de milliers de prisonniers civils. Ces crimes contre l'humanité et contre la civilisation, commis par des Allemands agissant selon les ordres du leur gouvernement, devront être châtiés le plus rapidement possible et de la façon la plus adéquate. »

Le Monde , 17 mai 1945

Les Recherches

Le Figaro publie quotidiennement entre avril et l'automne 1945, sous le titre « Prisonniers et déportés », les annonces de ceux qui recherchent un déporté.

  • Sans nouv. Fistié Marcel, 24 ans, parti Compiègne 29/10/43 vers Buchenwald, dirigé déc. 43 vers Nordhausent ou Dora. Ecr. Fistié, Ferrières par Broglie (Eure).
  • Prière rap. Ravensbruck ayant connu Marguerite Chaumeny, 50 ans, dép. janv. 43. Ecr. à Paul Chaumeny, 11, r. Dobropol (17e).
  • Prière rap. ayant connu Roger Weill, 41 ans, dép. mars 1942, d'écri. Sté Commerciale du Caoutchouc, 12, rue de Constantinople, Paris, (Anjou 43-56).
  • Rap. De Buchenwald, Dora, Elrich, Northausen, ayant connu Marc du Périer de Larsan, n° 77.199, 25 ans, écr. du Périer, 106, rue de l'Université (7e). Inv. 79-16 ;
  • Jean Hartmann, 80 rue Longchamp, Neuilly, rech. son frère Pierre dit André, ex-dir. Coliséum Paris, dép. Compiègne, 27 mars 1942.
  • Rech. Juteau Jules, 65 ans, dép. Compiègne, 4 juin 44, vers Neuengamme, Mle 34.531, bloc 5. Ecr. Figaro. Prière dép. ayant reconnu photo Juteau, hôtel Lutétia, se faire conn. au Figaro.
  • Prière rap. Camp d'Auswitz donner nouv. De Vita Cohen à M. de Béarn, 9, rue Léonard-de-Vinci (16e). Le Figaro , 12 juin 1945

Définir le crime de génocide

Plus discret en matière de descriptions et plus secret en ce qui concerne les témoignages, Le Monde en revanche suit de très près le procès de Nuremberg et salue les nouveaux principes de droit international qui sont alors mis en place.

« Le crime de génocide, principe nouveau de droit international.

Dans l'immense acte d'accusation des quatre gouvernements alliés livré à la publication le 18 octobre sous le chef d'accusation III – Crimes de guerre – (paragraphe a), on lit : « L'Allemagne s'est rendue coupable des crimes délibérés et systématiques de génocide – de l'extermination de groupes nationaux, religieux ou raciaux notamment de Polonais, de Juifs ou d'autres. »

Pour la première fois le terme de « génocide » apparaît dans un acte d'accusation publique. Que signifie-t-il ? Quelles sont ses origines et quelles sont les conséquences de ce nouveau principe de droit ? (…)

En face d'un plan de destruction d'une envergure jusqu'ici inconnue, visant à détruire des groupes nationaux entiers, il fallait admettre un principe de droit international qui fût à sa taille. Ce n'est pas sans mal que ce principe a été admis, et finalement adopté et inséré dans l'acte majeur d'accusation du 18 octobre 1945. Il a donné satisfaction à la fois aux juges et aux procureurs des États-Unis et de la France, les premiers semblant particulièrement attachés à la nécessité de rendre impossible la répétition de pareils crimes, les seconds considérant plus spécialement comme leur premier devoir d'obtenir la punition des crimes commis sur notre territoire.

J'ai demandé au professeur Lemkin (rédacteur du principe, maître de conférences à Duke University, USA) quelles conséquences pratiques il prévoyait, concernant l'application de ce principe de droit international nouveau.

« Ce principe, m'a-t-il dit, n'a pas seulement en vue la punition des criminels de guerre de Nuremberg. Il devra également jouer son rôle dans l'avenir pour la protection des populations en temps de paix (…) Si dans l'avenir une nation recommence à prendre des mesures tendant à détruire dans son sein la vie d'une minorité nationale ou raciale, les Nations unies peuvent être saisies du délit et tout membre de la nation coupable se rendant à l'étranger – Goering sortant d'Allemagne en 1935, par exemple, – peut-être arrêté.

Il semble que dans l'adoption de ce principe international entièrement nouveau – contre lequel la défense à Nuremberg a déjà protesté – il y ait un élément important pour la protection des minorités dans l'avenir et, partant, un élément assez important pour le maintien de la paix. »

Robert Borel, Le Monde , 5 décembre 1945

Le Procès de Nuremberg

« Les persécutions antisémites

Le magistrat américain Walsh reprend la suite de son exposé sur les persécutions antisémitiques dans le Reich et les territoires occupés.

Le commandant Walsh décrit, d'après les bourreaux nazis eux-mêmes, comment avait lieu l'extermination dans les chambres à gaz des camps d'horreur du Reich hitlérien ;

« Ces méthodes nous font un grand tort », écrivait à Rosenberg, gouverneur général des territoires de l'Est, le 18 juin 1943, l'un de ses subordonnés.

« Imaginez que la propagande ennemie les découvre. Quels effets n'en tirerait-elle pas ? Mais probablement cette propagande serait sans effet : personne ne pourrait jamais croire de pareilles choses. »

Le général d'infanterie Thomas constatant qu'en Ukraine on avait déjà exterminé 150 000 à 200 000 Juifs « qui ne nous causaient aucun tort ni déplaisir » se laissait aller à cette constatation : « Si nous les massacrons tous, qui mettra le pays en valeur ? »

« Si la situation militaire le rend nécessaire, il faudra devant l'avance ennemie, massacrer tous les Juifs encore en vie et faire disparaître les corps en incendiant ou en faisant sauter les bâtiments où ils sont enfermés », exige un ordre en date du 21 juillet 1944, signé par le commandant du district de Radom. Ce document se termine ainsi : « Il faudra, à n'importe quel prix, éviter que les Juifs et les prisonniers ne tombent vivants aux mains de l'armée rouge ou des Alliés. »

D'après le document L-22, le nombre des Juifs passés à la chambre à gaz d'avril 1942 à avril 1944 dans les camps d'extermination d'Auschwitz et de Birkenau s'élève à 1 165 000 dont 900 000 Polonais et 150 000 Français.

Selon le rapport d'un médecin allemand, le SS sturmbannführer Hoettl, « plus de 6 000 000 d'Israélites furent mis à mort dans le Reich et les territoires occupés de l'Est. »

Le Monde , 15 décembre 1945

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/La-decouverte-du-genocide-au.html