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01 - Interdits. Tabous, transgressions, censures

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Jean-Marie Charon

L’éthique des journalistes au xxe siècle. De la responsabilité devant les pairs aux devoirs à l’égard du public

Le Temps des médias n°1, automne 2003, p.200-210.

Le xxe siècle aura été marqué par une forte accélération des débats et de la réflexion sur l’éthique professionnelle des journalistes. Conçus initialement comme devant se dérouler strictement entre pairs, ils débordent progressivement ce cadre, pour donner lieu à un véritable débat public. Pour autant les journalistes ont bien souvent du mal à se situer dans les termes d’un tel débat, comme ils hésitent sur la nature des réponses à donner. englishflag

Le xxe siècle restera comme la période de développement, de transformation et de diversification de la profession de journaliste [1]. Il en va de même de sa pratique. Les évolutions auront profondément bouleversé la place et le rapport qu'entretiennent les journalistes avec la société française. Un tel contexte devait naturellement favoriser l'émergence des questions d'éthique professionnelle, régulièrement posées, principalement dans les périodes de crise et de mutation politiques, économiques et sociales. Les années 1990 sont à cet égard particulièrement riches. Elles marquent aussi un tournant dans lequel une réflexion et un questionnement, à l'origine volontairement circonscrits à la profession, se sont ouverts à la société, dans une forme inusitée de débat public. En voici les principales étapes.

Le syndicat et la charte des journalistes

Les premières manifestations de préoccupations éthiques et déontologiques à l'échelle collective coà¯ncident avec la fin de la Première Guerre mondiale. Il faut dire que la période est désastreuse du point de vue de l'information transformée en pure propagande, aux relents les plus chauvins. La création du premier syndicat des journalistes, le 10 mars 1918 [2], s'accompagne alors d'une démarche de restauration d'une éthique professionnelle, au travers de l'adoption d'une charte déontologique dite des « devoirs professionnels des journalistes français » [3]. Le texte a vocation à être mis en œuvre par l'ensemble des journalistes adhérents, sachant qu'alors le syndicat est unique et escompte regrouper la grande majorité des membres de la profession.

Constitué à l'origine de dix points, portés à treize en 1938, lors d'une révision du texte, la « Charte de 1918 » met en avant la notion de la responsabilité du journaliste, celle-ci s'exerçant à l'égard de la collectivité des journalistes : les « pairs ». Dans sa formulation de 1938, le texte précise ainsi : « Un journaliste digne de ce nom [...] ne reconnaît que la juridiction de ses pairs, souveraine en matière d'honneur professionnel ».

Au-delà , l'ensemble des dispositions peuvent être regroupées en trois types d'obligations ou garanties : les premières concernent le public, qui ne saurait être délibérément trompé (« tient… la déformation des faits, le mensonge, pour les plus graves fautes… »). Les suivantes se situent vis-à -vis des sources à l'égard desquelles doit s'exprimer un comportement loyal (ne pas « surprendre la bonne foi de quiconque », par exemple). Les troisièmes concernent les collègues (« ne commet pas de plagiat, cite les confrères,… », etc.). Il faut cependant reconnaître une certaine disproportion dans l'importance donnée à ces obligations, aux dépens de celles qui concernent le public.

L'association intime de la création du syndicat et de l'adoption d'une charte est à comprendre comme se situant dans une démarche s'assimilant à celle de la construction progressive d'un ordre professionnel, à la manière de professions « indépendantes » (médecins, notaires, avocats, architectes, etc.). Il s'agit de conquérir une forme d'indépendance professionnelle face aux propriétaires – patrons de la presse, sachant que la voie législative va progressivement s'imposer comme une sorte de passage obligé, pour le jeune Syndicat des journalistes (devenu par la suite Syndicat National des Journalistes).

Indépendance et morale professionnelle : les enjeux d'une loi

Les années qui suivent la Première Guerre mondiale sont, en effet, plutôt sombres du point de vue de la morale affichée par les journaux [4]. Plusieurs d'entre eux sont ainsi compromis dans des scandales retentissants, tels que l'affaire Stavisky [5] ou celle de la Gazette du franc [6]. Des rédactions doivent aussi faire face aux prises de contrôle de titres par des personnages comme le parfumeur Coty (Le Figaro et Le Gaulois) qui entendent imposer leur adhésion aux thèses fascistes. Il faut également évoquer l'influence jouée par des groupements économiques ou industriels, tels que les maîtres des forges dans le capital du Temps, sans parler de financements occultes de capitales étrangères… [7] Le combat syndical paraissant insuffisant pour faire face à de tels partis, la voie législative est privilégiée par les journalistes, surtout à partir des années trente. La loi de 1935 sur le statut des journalistes en constitue l'apogée. Le Syndicat des journalistes en est d'autant plus convaincu, qu'au lendemain du vote de la loi, il titre son journal syndical (Le journaliste) d'un titre sans équivoque « L'ordre des journalistes est créé » [8].

La lettre de la loi est sans doute moins précise, mais la création de la Carte d'identité professionnelle, réattribuée chaque année par une commission paritaire, peut laisser entrevoir que, progressivement, s'affirmeront des critères d'éthique professionnelle. La loi ne le dit pas, et les premiers pas de son application ne vont pas dans ce sens. Les représentants patronaux s'emploient toujours à bloquer une telle évolution. Le candidat à la carte de presse doit fournir un extrait de casier judiciaire (gage de moralité ?). Pourtant, les textes n'indiquent pas à la commission la manière d'utiliser ce document. Durant les quelques années qui précédent l'entrée en guerre, la Commission de la carte s'emploie à préciser les critères d'attribution de la dite carte, rejetant par exemple les speakers de la radio, mais hors de toute référence éthique.

La collaboration et les débats au sein de la Résistance

La défaite de 1940 et l'occupation de la zone nord, confrontent les journalistes à la question de la Collaboration. Bien-sûr, ce sont les propriétaires des journaux qui prennent la responsabilité de saborder leurs titres ou de continuer à paraître sous la censure de l'occupant. Il n'en reste pas moins que des journalistes acceptent et vont parfois fort loin dans la collaboration, reprenant les thématiques les plus extrêmes, notamment en matière d'antisémitisme. En zone sud, au moins jusqu'à la fin du printemps 1942, la question posée est celle de la création d'un ordre des journalistes. À l'automne 1940, une division se fait sur le plan syndical. Le SNJ, favorable à la création d'un ordre prenant sa place dans le dispositif voulu par le régime de Vichy, voit se créer un CDJ (Comité de Défense des Journalistes) refusant cette perspective. Finalement, au début de 1942, le CDJ lui-même se rallie à l'ordre des journalistes pour échapper au risque d'être fondu dans une corporation plus large aux côtés du patronat et des différents personnels de la presse. Un projet de loi de mars 1942 prévoit la création d'un tel ordre, qui aurait attribué lui-même une carte de presse obligatoire. Le CDJ milite alors pour qu'un contrôle de connaissance soit alors institué à l'entrée. Le retour de Laval et l'occupation allemande de la zone sud mettent un terme à ces projets.

Face à la Collaboration, d'abord en zone nord occupée, une presse clandestine voit progressivement le jour, animée par des résistants, sans expérience du journalisme, ainsi que par des journalistes qui ont fait le choix de la clandestinité. À Londres, quelques journalistes, dont Jean Marin [9], contribuent à l'expression de « la voix de la France » transmise par ondes radiophoniques. Qu'ils soient en France ou à Londres, des journalistes, mais aussi nombre d'intellectuels et de militants de mouvements opposés à la Collaboration, engagent une réflexion sur les transformations nécessaires dans la presse et les manières d'opérer un redressement moral et intellectuel de la profession. Dès la fin 1942, le Comité National des Journalistes est créé à Lyon. Apparaît par la suite la Fédération Nationale de la Presse Clandestine. Toutes ces instances se concentrent pourtant davantage sur les modalités de la création d'une presse nouvelle débarrassée de l'emprise de l'argent, que sur les conditions de l'exercice du journalisme.

Des voix et des initiatives évoquent pourtant la question de la profession, tel Francisque Gay (ancien directeur de L'Aube) en décembre 1943, qui prend position en faveur d'une organisation des journalistes dans un ordre, doté de nouvelles règles déontologiques, un « code de la profession ». Il faut également évoquer les prises de position des animateurs de Défense de la France (Patrice Blank, Philippe Viannay et Robert Salmon) qui parlent d'une fonction d'éducation nouvelle des journalistes, définissant un idéal de journaliste « politique », engagé, privilégiant le politique, s'abstenant de sensationnalisme ou de contenus tels que l'astrologie… En tout état de cause, et même si l'idéal reste flou, souvent discuté, l'accord se fait sur la nécessité d'une épuration sévère de la profession.

Les journalistes dans la presse nouvelle

La Libération aurait pu être un moment fécond du point de vue d'initiatives en matière d'éthique journalistique. La réalité est différente, puisque la volonté de renouvellement s'exprime d'abord sur la question de la reconstruction d'une presse rompant radicalement avec les anciens propriétaires compromis, tout en tentant d'en exclure les « puissances d'argent », responsables de la collaboration [10]. C'est donc au travers des ordonnances de 1944, qu'il faut lire un projet qui entend placer à la tête des journaux, des journalistes. Ces journalistes ne peuvent être que d'anciens résistants ou au moins des personnes sur lesquelles ne pèse aucun soupçon de compromission. Un dispositif largement soutenu par l'État doit leur permettre de lancer ou continuer des journaux apparus dans la clandestinité, sans véritables mises de fond. Il comprend la mise à disposition de locaux et machines par la SNEP, la fourniture d'informations à un prix très abaissé par l'AFP, un approvisionnement en papier et une distribution très égalitaire, etc., sans parler d'un ensemble d'aides significatives.

Une telle démarche en faveur de ceux qui ont démontré leur engagement auprès de la Résistance et de la France Libre, s'accompagne de la volonté de rejeter, voire condamner et punir les journalistes qui avaient, au contraire, participé à la propagande de l'occupant ou à la Collaboration de Vichy. Les nouvelles autorités confient cette tâche à la Commission de la Carte, transformée alors en Commission d'épuration [11]. Il est ainsi décidé de réattribuer chaque carte de presse, après examen de l'attitude de chacun durant les années d'occupation. Selon la gravité des faits, des journalistes se voient interdire l'exercice de leur métier, pour des périodes plus ou moins longues ; des dossiers sont également transmis à la justice, qui prononce sur leur base des peines d'emprisonnement, mais aussi des condamnations à mort. Cette première expérience de la Commission de la carte en matière d'examen de la production journalistique, ainsi que des actes, aurait pu conduire celle-ci à instituer une sorte de jurisprudence en faveur de l'examen de quelques principes déontologiques de base. Il n'en fut rien, la Commission de la Carte reprenant son rôle purement technique dès sa mission accomplie.

Nombre de journalistes issus de la presse clandestine manquaient totalement de formation initiale à la profession. Une réponse fut alors trouvée à l'initiative de Philippe Viannay et Jacques Richet, eux-mêmes issus de la presse clandestine. Il s'agissait d'un centre de formation au journalisme le CFJ. Celui-ci s'adressa d'abord à des journalistes en activité, avant de devenir une école pour les futurs journalistes. La technique y occupait une large place, mais en liaison avec une volonté de renforcement de la culture générale et de préparation à l'éthique professionnelle. Compétence et adhésion aux valeurs de la profession devaient permettre de rompre avec les errances du passé.

Retour à l'ordre

Contrairement à une idée assez répandue, l'idée de l'ordre des journalistes ne fut pas immédiatement décrédibilisée par son origine vichyste et collaboratrice. D'ailleurs, l'ordre des médecins et celui des avocats survivent encore à ce régime. Mais, à la Libération, l'idée prévaut, au sein du mouvement syndical, selon laquelle l'épuration ne saurait suffire et qu'il faut adopter une démarche visant à préciser les bases de l'éthique de la profession « ressourcée », tout en créant une instance chargée de statuer sur le sujet : un ordre professionnel ou un tribunal d'honneur par exemple. En 1945, la Fédération de la presse avait elle-même, dans un texte fondateur, évoqué la création d'un « ordre de la presse ». Alors que s'engageait un long épisode de division syndicale, l'idée d'un ordre des journalistes revient dans les discussions et les positions des uns et des autres.

Il faut, en effet, rappeler que le SNJ, au lendemain de la guerre, fait le choix de s'affilier à la CGT, prenant l'appellation de SNJ-CGT. En 1949, une crise s'ouvre toutefois au sein du syndicat, largement alimentée par le climat et les divisions de la Guerre froide. Une série de fédérations sortent de la CGT et reprennent l'appellation de SNJ, face à un SNJ-CGT maintenu, mais désormais minoritaire. En 1950, apparaît un SNJ-FO, qui, lors de son congrès de Limoges, en mai de la même année, se prononce à son tour pour la création d'une forme d'ordre, sous l'appellation de Conseil Supérieur des Journalistes, au sein duquel auraient siégé un magistrat et plus d'une dizaine de journalistes. L'idée de l'ordre ne survit cependant pas aux polémiques syndicales de la fin des années 1940. Elle est progressivement oubliée dans les années 1950, alors que, dans les décennies suivantes, elle butte explicitement sur son image définitivement « vichyste ».

Une charte internationale

Le bouillonnement social et intellectuel de la fin des années 1960 en Europe, donne naissance au premier texte international formulant les principaux principes déontologiques. Son adoption en novembre 1971 est d'autant plus importante pour les journalistes français, qu'ils en sont largement les artisans [12]. Tout commence au congrès de la FIJ (Fédération Internationale des Journalistes) à Dublin en avril 1968. Les syndicats de journalistes français, belges et allemands demandent que des garanties soient recherchées en Europe, pour l'indépendance des journalistes, face aux pressions du patronat et des États. Le représentant de la Commission européenne, invité au congrès, fait alors remarquer la difficulté à définir de telles garanties pour une profession qui, de son côté, n'a jamais voulu se doter d'un « texte déontologique ».

La réponse vint trois ans plus tard lors d'une conférence organisée à Munich à l'invitation du Deutscher Journaliste Verband, où se retrouvèrent les syndicats des six pays du marché commun (Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays Bas). Le SJF CFDT y soumit un projet de texte qui avait pour originalité d'équilibrer la définition des « devoirs » des journalistes avec la formulation des « droits » nécessaires à un exercice indépendant de la profession. La discussion fut parfois vive, notamment sur le point 9 du texte (« Ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste ; n'accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs »), entre syndicats français, la CGT (membre de l'organisation internationale concurrente de la FIJ, l'OIJ) et tous les autres. La pomme de discorde portait sur la notion de propagande. Finalement, le 24 novembre, le représentant de la CGT donnait son accord au texte. Même si l'organisation proprement dite refusera – et refuse toujours – de le ratifier à son retour en France.

L'un des apports tout à fait importants de ce texte, au regard notamment de la charte de 1918, réside dans son préambule qui appuie la déontologie de la profession sur le « droit du public à connaître les faits et les opinions ». Le texte poursuit : « la responsabilité des journalistes vis-à -vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l'égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics ». L'inspiration paraît ici très proche de l'article 10 de la Convention Européenne des Droits de l'Homme, qui définit le droit à la liberté d'expression et précise : « ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées… ». Un paradoxe et un regret subsistent cependant concernant la Charte de Munich, puisque les journalistes français continuent aujourd'hui, dans leur majorité, à se référer à la Charte de 1918.

L'ouverture d'un débat public

Une nouvelle période de la réflexion et du débat sur l'éthique journalistique s'ouvre, avec la fin des années 1980. Il est devenu classique de dater le phénomène de décembre 1989, du fait des dérapages dans le traitement de la « révolution roumaine », avec le faux charnier de Timisoara. Les choses s'accélèrent par la suite avec le traitement très contesté de la guerre du Golfe de 1991, puis une multiplicité d'incidents comportant des trucages [13] (fausse interview de Fidel Castro, etc.), l'exploitation de faits divers (affaire Grégory) [14], le mode de traitement de problèmes tels que la violence dans les banlieues (Vaux-en-Velin, Mantes-la-Jolie, etc.). Un examen plus fin et plus exact conduit pourtant à remarquer la montée progressive de la thématique. Début 1989, par exemple, la revue Médiaspouvoirs consacre son numéro à « l'éthique du journalisme ». Y figurent des questions telles que la confusion information – promotion – publicité, la montée de la logique financière, le poids de la communication, le problème de la formation, etc. Sans être exhaustif, il est possible d'établir un lien entre la montée de la question éthique et le développement des radios et télévisions commerciales, les nouvelles techniques disponibles, la montée de groupes de communication multimédias et internationaux, sans parler de phénomènes comme le rôle joué par les médias dans les « affaires », etc.

Le phénomène le plus marquant est pourtant certainement l'entrée dans cette discussion du public lui-même, sans parler de nombre de secteurs de la société qui contestent les méthodes des médias (travailleurs sociaux, enseignants, grévistes et manifestants du mouvement social de 1995, grandes associations d'éducation ou de défense des droits de l'homme [15]). Bien sûr, la critique des médias et des dérives journalistiques restent bien souvent le fait des journalistes eux-mêmes ; mais, désormais, des intellectuels, des chercheurs, des universitaires (Pierre Bourdieu, Dominique Wolton, Patrick Champagne, Claude-Jean Bertand, Denis Ruellan, Cyril Lemieux, etc.) nourrissent eux aussi la réflexion sur la pratique journalistique. Symboliquement, un sondage établit chaque année depuis 1987 le baromètre de la « confiance des Français dans leurs médias ». Des ministres, des instances de réflexion ou des institutions publiques, demandent des rapports ou adoptent des avis sur la déontologie des médias ou des journalistes [16].

Les syndicats de journalistes (SNJ, CFDT, CGC) ne restent pas non plus inactifs, rédigeant des « livres blancs », des projets de chartes ou des « motions-déontologie ». Les organisations professionnelles de la presse (Syndicat de la presse quotidienne régionale, Syndicat des agences de presse, Fédération de la presse, etc.) prennent également des initiatives marquantes. Des associations de journalistes sectorielles ou spécialisées (Reporters sans Frontières), multiplient les rencontres et les séminaires sur le sujet [17]. L'idée même de devoir débattre avec des non journalistes (associations, chercheurs, intellectuels, autorités morales, sources, etc.) est progressivement acceptée, comme le remarque Olivier Da Lage [18]. Les conditions d'un débat public sont désormais réunies. Pour autant celui-ci révèle des problèmes et des caractéristiques bien spécifiques.

Décalages

Au-delà des arguments et des termes de chaque débat particulier, concernant le traitement d'un événement ou face à la dénonciation de « dérapages » un problème se fait clairement jour au regard de la dernière décennie, il s'agit d'un net décalage entre les attentes, la manière d'envisager des solutions de la part du public ou des institutions représentant la collectivité et la perception qu'en ont les journalistes eux-mêmes. Du point de vue du public ou de la société (pourrait-on dire pour simplifier) une demande forte s'exprime en terme de rigueur et de fiabilité, de refus du spectaculaire, de la surenchère concurrentielle, de la violence, du viol de l'intimité des personnes, etc. Globalement se trouve posé un appel à la responsabilité des journalistes qui manqueraient de vigilance, ne prenant pas suffisamment en compte les risques de contagion ou d'imitation auxquels ils exposeraient les plus vulnérables, notamment le public jeune. La montée de l'exigence de fiabilité est tout à fait symptomatique d'un public pour qui l'information est devenue un mode de connaissance pour agir, se soigner, s'orienter professionnellement dans les études, etc. Toute approximation ou erreur devient alors un préjudice possible pour ceux qui reçoivent cette information.

Les prises de position de différentes institutions [19], dans le prolongement de nombre d'avis exprimés par le public, insistent particulièrement sur le refus qu'opposerait la profession à la critique, tout comme son incapacité à définir explicitement sa déontologie et les possibles instances de sanction en cas d'inobservation des dites règles. Il est donc significatif que trois suggestions reviennent régulièrement : développer et améliorer la formation des journalistes ; mettre au point le corps de règles déontologiques que s'appliquerait la profession (code ou charte) ; définir ou créer l'instance de sanction adaptée à ce type de question (comité d'éthique, autorité, conseil de presse).

La réponse traditionnelle de la profession est toute autre, puisqu'elle consiste depuis tout temps à rejeter les demandes d'encadrement de la pratique journalistique, comme relevant de tentations liberticides, toujours présentes dans le corps social et encore plus chez certains acteurs politiques, administratifs ou économiques. Pour la CGT, par exemple, la référence à l'irresponsabilité des journalistes est une manière de stigmatiser les individus, de fustiger quelques boucs émissaires, alors que seraient en cause les conditions économiques et sociales de l'exercice du journalisme au niveau des entreprises. Il faut reconnaître que la pure fin de non recevoir incline au recul, et c'est alors qu'intervient une autre position tout aussi décalée, puisqu'elle tend à invoquer les conditions concrètes de production (délais de fabrication, moyens techniques et humains, compétence, etc.) qui ne peuvent prétendre à la fiabilité absolue, ni à donner à l'information le statut de connaissance indiscutable. Le « zéro défaut », souvent évoqué dans les réunions publiques sur le sujet, ne serait pas accessible en matière d'information. Tout le problème est qu'il manque furieusement de dispositifs et de lieux pour tenter de discuter, réduire et expliquer le décalage entre les attentes du corps social et les possibles d'une pratique journalistique, soucieuse d'éthique et de déontologie.

Réponses actuelles et pistes pour demain

De ce constat d'un décalage persistant dans les termes du débat sur l'éthique des journalistes, il ne faut cependant pas conclure à l'absence d'initiative, au cours de la dernière décennie. Au premier rang de celles-ci figurent les chartes. « Les », car, au-delà d'une évocation régulière de la définition d'une charte actualisée et unifiée, notamment par les pouvoirs publics, la tendance est clairement à privilégier la définition de chartes, au plus près de la pratique professionnelle, soit dans les entreprises (de TF1 au Monde, en passant par RFI ou le groupe Bayard), soit dans des secteurs particuliers de médias. Il existe ainsi aujourd'hui des textes pour les agences de presse, la presse quotidienne régionale ou la presse hebdomadaire locale. Dans tous ces cas, il faut relever que seules les directions des rédactions ou des médias décident de ces textes. RFI a cependant confié la rédaction de sa charte à son médiateur.

Il faut également évoquer la multiplication de structures de réflexion, de séminaires internes de cadres de rédaction, de débats réunissant les rédactions dans leur ensemble, souvent au terme de sujets d'actualité contestés, comme après l'élection présidentielle de 2002, notamment au sein de la rédaction de France 2. Cette même chaîne avait créé dans les années 1998-1999, au sein de sa rédaction, des groupes de réflexion sur les questions de déontologie. Il ne s'agit que d'un cas parmi d'autres, ce type d'initiative s'étant multiplié dans de nombreuses rédactions ou dans des entreprises (tel Bayard Presse, avec un séminaire d'éthique, se réunissant régulièrement en 2001 et 2002, ouvert aux différentes rédactions). La plupart de ces démarches restent cependant plutôt éphémères.

Longtemps absent, un espace de critique des médias s'est progressivement installé. Le Monde diplomatique publie régulièrement sur les questions de critique de l'information en faisant le lien avec certains des animateurs du courant de Pierre Bourdieu. Télérama intervient plus souvent sur le même registre. Sur un mode différent, « Arrêt sur images », poursuit un travail d'analyse a posteriori du traitement de certains sujets télévisuel. D'autres programmes plus récents sont apparus sur Canal+, dans des radios, alors que les rubriques médias des quotidiens prennent régulièrement ce type de thématique comme objet. Il faut surtout évoquer la floraison d'ouvrages, souvent écrits par des journalistes, dont certains ont fait le choix de se situer dans une position un peu décalée dans leur pratique professionnelle (Alain Woodrow, Daniel Carton, Pierre Péan, Albert du Roy, etc.).

Les journalistes français se sont cependant montrés longtemps très sceptiques, voire hostiles à l'égard de dispositifs développés dans les pays anglo-saxons. Au premier rang de ceux-ci figurent les « Conseils de presse », dont Claude-Jean Bertrand montre qu'ils se sont largement généralisés, au moins en Europe. Les voix se multiplient en France pour appeler à la création d'une telle instance, les journalistes y restent dans leur ensemble très opposés. Les choses ont en revanche davantage évolué à propos de la création de postes de médiateurs ; après Le Monde, l'audiovisuel public s'est progressivement rallié à la formule (France 2, France 3, RFI, puis plus récemment Radio France). Des hebdomadaires (La Vie), des régionaux (La Dépêche du midi) expérimentent la même démarche. Les profils des médiateurs, leurs modes d'intervention varient et se cherchent souvent encore, mais le développement des courriers et surtout courriels qu'ils reçoivent montre l'intérêt du public pour une telle formule.

Si l'enjeu apparaît bien celui de l'installation dans la durée d'une forme de débat public, il faut noter le développement de formes de discussions sur le traitement concret de l'actualité par des journalistes et des non journalistes. Là aussi les réticences de départ ont laissé place à une attitude de plus grande ouverture, au moins d'une frange de la profession. Reporters sans Frontières ouvrit la voix dans les années 1990-1995 (Roumanie, guerre du Golfe, etc.). L'université d'été de la communication du Crépac d'Aquitaine joua également un temps ce rôle. Depuis 2001, les Entretiens de l'information reprennent et systématisent une telle approche, à l'initiative de syndicats de journalistes, d'organisations professionnelles de la presse, d'écoles de journalisme, de chercheurs et universitaires, ainsi que de grandes associations telles que la Ligue de droits de l'homme ou la Ligue de l'enseignement [20].

[1] Cf. Rémy Rieffel, « La profession de journalistes entre 1950 et 2000 », Hermès, 35, 2003.

[2] Cf. Christian Delporte, Les journalistes en France 1880-1950, Paris, Seuil, 1999 ; Fabrice d'Almeida et Christian Delporte, Histoire des médias en France de la Grande Guerre à nos jours, Paris, Flammarion, 2003.

[3] Les droits et les devoirs du journaliste – Textes essentiels, Éditions du CFPJ et ESJ, Paris, 1995.

[4] Cf. Patrick Eveno, L'argent de la presse des années 1820 à nos jours, Paris, Éditions du CTHS, 2003.

[5] Cf. Paul Jankowski, Cette vilaine affaire Stavisky, Paris, Fayard, 2000.

[6] Cf. Jean-Noà« l Jeanneney, L'argent caché, Paris, Seuil, 1984, et plus particulièrement son chapitre 7 : « La vénalité du journalisme financier entre les deux guerres » ; et Une histoire des médias, Seuil, Paris, 1996.

[7] Cf. Claude Bellanger et al (dir.), Histoire générale de la presse française, tome 3, Paris, PUF, 1972.

[8] Cf. Denis Ruellan, Le professionnalisme du flou, Presse Universitaires de Grenoble, Grenoble, 1993 ; Les « pro » du journalisme, Rennes, PUR, 1998 ; Christian Delporte, op. cit.

[9] Qui devint le premier directeur, puis le président de l'Agence France Presse. On pourra se reporter à son témoignage publié en 1994  : Petits bois pour un grand feu, Paris, Fayard.

[10] Cf. Claude Bellanger et al (dir.), Histoire générale de la presse française, tome 4, Paris, PUF, 1975 ; Jean-Marie Charon, La presse en France de 1945 à nos jours, Paris, Seuil, 1991.

[11] Cf. in Michel Mathien et Rémy Rieffel (dir.), L'identité professionnelle des journalistes, Strasbourg, Alphacom CUEJ, 1995, les contributions de Christine Leteinturier, « Les demandes de carte professionnelle en 1945 » et de Christian Delporte « L'épuration professionnelle des journalistes (1944-1948) » ; ainsi que Christian Delporte, op. cit., 1999.

[12] Relaté par Paul Parisot, Journalistes CFDT, n° 280.

[13] Cf. Valérie Ganne, « Le mélange des genres : la fiction et l'information », Médiaspouvoirs, 23, juillet 1991 et « Quelques affaires où il fut question de déontologie », Esprit, décembre 1992, numéro spécial « Où va le journalisme ? » ; Albert du Roy, Le serment de Théophraste, Paris, Flammarion, 1992, etc.

[14] Cf. notamment Laurence Lacour, Le bûcher des innocents – L'Affaire Villemin…, Paris, Plon, 1993.

[15] La revue de la Ligue des Droits de l'Homme publie par exemple un numéro de sa revue Après-demain, intitulé « La déontologie du journalisme », en avril-mai 1993. En octobre 1999, l'association Média, Télévision et Téléspectateurs (MTT) émanation de la Ligue et l'Enseignement et de l'UNAF, publie un dossier « Déontologie et médiation », etc.

[16] Le 21 mars 1995, la Commission Consultative des Droits de l'Homme publie un « avis » sur La liberté de la presse et la responsabilité des journalistes (pour une déontologie de la liberté d'expression). En 1999 la Ministre de la Culture et de la Communication demande un rapport à Jean-Marie Charon (Réflexions et propositions sur la déontologie de l'information). La même année le Conseil Économique et Social publie : Liberté d'information et protection du citoyen face au développement des médias, Les éditions des journaux officiels. Le 10 mai 2001 le Conseil économique et social régional Languedoc Roussillon adopte sur le même sujet un rapport intitulé : Les relations entre les médias et le public, etc.

[17] Cf. les actes de différents colloques de Reporters sans Frontières publiés sous les titres : Roumanie qui a menti ? 1990 ; La presse en état de guerre, 1991 ; Les journalistes sont-ils crédibles ? la presse fait son autocritique, 1991 ; Les mensonges du Golfe, 1992 ; Questions de déontologie, 1993.

[18] « Les combats syndicaux », Hermès, 35, 2003.

[19] Notamment, « l'avis » de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, de 1995 ; le rapport du Conseil Économique et Social de 1999 ; etc.

[20] Cf. « Les entretiens de l'information », Les cahiers du journalisme, hors série, avril 2003.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/L-ethique-des-journalistes-au-xxe.html

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