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Ouvrages de référence

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EVENO Patrick, L’argent de la presse française des années 1820 à nos jours, Paris, Éditions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 2003.

L’ouvrage d’histoire économique de Patrick Eveno ouvre une perspective nouvelle dans l’histoire de la presse française, en ce qu’il relie étroitement les aspects financiers des entreprises de presse et le contenu rédactionnel des journaux, défendant le rôle central du lecteur qu’il pose même comme dernière instance. Revisitant les travaux pionniers de l’histoire de la presse française et les complétant avec un patient travail d’archives, notamment celles du monde du travail qui sont déposées à Roubaix, l’auteur nous donne une vue précise de ce que fut depuis la naissance de ces entreprises à la fin des années 1820, la réalité de leur économie.
Cela le conduit à placer l’ensemble sous le signe du marché dont la corruption, l’« abominable vénalité de la presse » au XIXe siècle fut partie intégrante. Toutefois, P. Eveno ramène cette dérive à sa véritable dimension, qu’il considère comme économiquement mineure par rapport aux bénéfices commerciaux honnêtes qui furent engrangés, même si elle a beaucoup fait pour installer une méfiance dans le lectorat, au prix de scandales mémorables. Des personnages trop peu connus, en dehors des spécialistes, comme Moïse Millaud (Le Petit Journal), Maurice Bunau-Varilla (Le Matin), Auguste Nefftzer (Le Temps), Hippolyte de Villemessant (Le Figaro) sont ainsi campés dans l’établissement de leur fortune personnelle, en une époque où la presse française, alors la plus développée du monde, était loin de manquer de capitaux. On regrettera d’autant plus que l’auteur ne prenne pas en compte dans cette même période les affaires de presse menées notamment par Charton et Cazeaux pour Le Magasin Pittoresque en 1833 ou, dix ans plus tard, par Janin et ses associés de L’Illustration, ou encore Dalloz, après d’autres titres, avec La Presse Illustrée en 1866, toutes opérations dont la surface financière atteignait, sinon dépassait la plupart de celles qui sont finement analysées dans le livre. Mais il est vrai que l’ouvrage envisage essentiellement ce qu’on a pu appeler la Grande Presse quotidienne, fût-elle populaire, celle qui a toujours entretenu des rapports privilégiés en même temps que conflictuels avec le monde politique, ce qui eût gagné à être précisé.
Dans le monde de cette Grande Presse, la première guerre mondiale marque une rupture radicale. Intervention massive de l’Etat, censure omniprésente et bien plus forte qu’en Angleterre, bourrage de crâne, crise des liquidités, puis inflation, c’est tout le système économique qui relie le pouvoir, les journaux et leurs lecteurs qui va se trouver fortement réduit et profondément modifié. Au sortir du conflit, une entreprise de moralisation et une recherche de qualité vont entrer en jeu, venant aussi bien de certains politiques – comme Léon Blum – que de journalistes. Cette volonté aura du mal à porter ses fruits dans un univers de plus en plus concurrentiel. Les journaux régionaux et départementaux vont en effet se développer, suivi par la radio ; le marché de la publicité en sortira partagé. Après un rappel de ce que fut l’économie de la presse pendant l’occupation, parenthèse qui relie, sans aucun autre signe d’égalité, souligne l’auteur, presse de collaboration et presse de résistance dans une absence commune de soucis de rentabilité, P. Eveno décrit le système d’assistance qui se met en place à la Libération et qui primera pendant des décennies. Souffrant d’un manque constant de fonds propres, les journaux, qu’il considère avec insistance comme étant avant tout des entreprises, iront alors de crise en crise. Leur vie sans cesse menacée sera parcourue de mutations techniques majeures. Ces dernières impliqueront des bouleversements dans la sphère professionnelle des travailleurs du livre, dont le nombre diminue et la productivité grimpe, des journalistes en sous-effectif permanent et du patronat.
La presse militante ou simplement engagée sera réduite à la portion congrue, le nombre de titres se réduira, la concentration de la presse régionale battra son plein. Tous les maillons et les rapports de force de la chaîne économique et sociale, imprimerie, prix de vente, distribution, syndicalisme, journalisme, sont étudiés et chiffrés dans ce cadre. C’est ce qui fait la force de ce livre : une fine retransmission de données abondantes et pour partie originales, remises en perspective dans une logique historique et nourrissant une histoire de la presse peut-être préalablement un peu trop idéologisée. La période contemporaine est caractérisé par le retour d’un capitalisme de presse davantage policé et l’émergence d’entreprises rentables. L’auteur détaille plusieurs exemples, qu’il replace dans une nouvelle concurrence avec l’audiovisuel et dans une lutte permanente contre l’opacité du capitalisme moderne, dissimulateur d’informations.
Spécialiste de l’histoire et de l’économie du Monde, Eveno ne considère pas que la presse dont il parle soit un pouvoir parmi d’autres. Il la présente essentiellement comme un contre-pouvoir, une nécessité de la démocratie moderne, prise en tenaille entre des autorités qui craignent d’être montrées dans leur nudité et des lecteurs qui évoluent constamment et dont il faut suivre la mutation, sous peine de disparaître. Ces consommateurs de plus en plus pressés exigeraient de l’information et sanctionneraient la soumission, ce qui, d’après l’auteur mettrait les entreprises de presse sur le grill permanent, celles-ci devant choisir entre prendre des coups en provenance des puissants ou subir des coupes sombres dans leur diffusion par déshérence du lectorat.
Quoi que l’on pense de cette thèse et de son applicabilité à un paysage élargi, elle a le mérite de replacer le lecteur au centre d’une économie de la presse remise en selle, dans une démarche érudite et critique qui rétablit la réception sous la figure du lecteur, acteur économique s’il en fut, quelqu’oublié qu’il ait longtemps été d’une hémiplégique analyse de contenu.

Recension de Jean-Pierre BACOT
Réseaux, 119, 2003, vol.3, p. 253-255.


En savoir plus : http://www.strategies.fr/actualites/medias/r29387W/l-argent-et-la-presse.html
Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/L-argent-de-la-presse-francaise.html

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