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03 - Public, cher inconnu !

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Anne-Claude Ambroise-Rendu

Figures de lecteurs, auditeurs et téléspectateurs

Le Temps des médias n°3, printemps 2004, p.271-275.

Le lecteur chercherait-il dans la presse, des maximes et des conseils susceptibles d'ordonner sa conduite ? C'est en tout cas ce que feint de penser Voltaire lorsqu'il écrit L'homme aux 40 écus, en 1768. Évidemment, le laboureur propriétaire de cent vingt arpents labourables d'un sol ingrat, trop confiant, est une victime des inepties débitées par une presse incompétente ou malhonnête.

« Mon malheur voulut que je lusse le Journal économique, qui se vend à Paris chez Boudot. Je tombai sur l'expérience d'un Parisien ingénieux qui, pour se réjouir, avait fait labourer son parterre quinze fois, et y avait semé du froment, au lieu d'y planter des tulipes ; il eut une récolte très abondante. J'empruntai de l'argent. Je n'ai qu'à donner trente labours, me disais-je, j'aurai le double de la récolte de ce digne Parisien, qui s'est formé des principes d'agriculture à l'Opéra et à la Comédie ; et me voilà enrichi par ses leçons et par son exemple. » (…) Je fais labourer trente fois mes cent vingt arpents par toutes les charrues qui sont à quatre lieues à la ronde(…) Le labour de chaque arpent me coûta cent vingt livres ; la façon de mes cent vingt arpents me revint à quatorze mille quatre cents livres. Ma récolte (me produisit) six mille six cents livres : je perdis sept mille huit cents livres ; il est vrai que j'eus la paille. J'étais ruiné, abîmé. (…) Qui croirait que j'eus encore la faiblesse de me laisser séduire par le journal de Boudot ? Cet homme-là , après tout n'avait pas juré ma perte. Je lis dans son recueil qu'il n'y a qu'à faire une avance de quatre mille francs pour avoir quatre mille livres de rentes en artichauts : certainement Boudot me rendra en artichauts ce qu'il m'a fait perdre en blé. Voila mes quatre mille francs dépensés, et mes artichauts mangés par les rats de campagne. Je fus hué dans mon canton comme le diable de Papefiguière. J'écrivais une lettre de reproche fulminante à Boudot. Pour toute réponse le traître s'égaya dans son journal à mes dépens. »

Voltaire, Contes et vers en prose, Paris, Ed Sylvain Menant, « L'homme aux 40 écus ».

En 1876, avec Charles Demailly les Goncourt, comme tant d'autres, s'en prennent à la presse nouvelle née sous le Second Empire. Selon eux, les journaux populaires, qui flattent leur public, contribuent à l'effondrement moral et intellectuel de « la patrie de Boileau et de Voltaire ».

« La victoire des hommes et des choses du nouveau pouvoir, défendant à l'opinion l'accès des hauteurs et la région des orages, toute l'opinion tourna en curiosité. L'attention, les oreilles, les âmes, l'abonné, la société tombèrent aux cancans, aux médisances, aux calomnies, à la curée des basses anecdotes, à la savate des personnalités, aux lessives de linge sale, à la guerre servile de l'envie, aux biographies déposées au bas de la gloire, à tout ce qui diminue, en un mot, l'honneur de chacun dans la conscience de tous. Le petit journal fut, en cette œuvre, admirablement soutenu et poussé par la complicité du public. Il le vengeait de ses dieux ; il le libérait de ses admirations. (…) ces amours-propres mis aux mains dans le ruisseau, régalaient Paris des joies de Rome et des joies d'Athènes, des satisfactions de l'ostracisme et des voluptés du cirque. Le petit journal grattait et chatouillait une des plus misérables passions de la petite bourgeoisie. Il donnait une voix et une arme à son impatience de l'inégalité des individus devant l'intelligence et le renom, à sa rancune latente, honteuse, mais profonde et vivace des privilèges de la pensée. Il la consolait dans ses jalousies, il la renforçait dans ses instincts et dans ses préjugés contre la nouvelle aristocratie des sociétés sans caste : l'aristocratie des lettres (…) Il fut tout ce qu'il voulut être, un succès, une mode, un gouvernement, une bonne affaire. Il eut des registres qui ressemblaient à la fosse commune, tant les abonnés s'y pressaient. Il fut crié sur les boulevards, épelé par les cafés, récité par les femmes, lu en province (…) Le petit journal abaissa (le) niveau intellectuel. Il abaissait le public. Il abaissait le monde des lecteurs. Il abaissait les lettres elles-mêmes en faisant du sourire de M. Prudhomme l'applaudissement du goût de la France. »

Edmond et Jules Goncourt, Charles Demailly, Paris, Charpentier, 1876, p. 23-25

Dans Le Temps retrouvé, le baron de Charlus commente les articles, de son ami le Baron de Norpois, consacrés à la guerre. Il manifeste, ce faisant, une curieuse manière, très aristocratique peut-être, très analytique quant à la forme des textes, en tout cas, et singulièrement exempte de jugement quant au contenu, de lire les journaux :

« …quelle singulière manière d'en parler ! D'abord avez-vous remarqué ce pullulement d'expressions nouvelles qui, quand elles ont fini par s'user à force d'être employées tous les jours (…) sont immédiatement remplacées par d'autres lieux communs ? Autrefois je me rappelle que vous vous amusiez à noter des modes de langage qui apparaissent, se maintenaient, puis disparaissaient : « celui qui sème le vent récolte la tempête » ; « les chiens aboient la caravane passe » ; « faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances, disait le baron Louis » ; il y a là des symptômes qu'il serait exagéré de prendre au tragique mais qu'il convient de prendre au sérieux » ; « travailler pour le roi de Prusse » (…) Hé bien, depuis, hélas, que j'en ai vu mourir ! Nous avons eu « le chiffon de papier », « les empires de proie », « la fameuse Kultur qui consiste à assassiner des femmes et des enfants sans défense », « la victoire appartient comme disent les Japonais, à celui qui sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre », « les Germano-Touraniens », « la barbarie scientifique », « si nous voulons gagner la guerre, selon la forte expression de M. Lloyd George », enfin ça ne se compte plus, et « le mordant des troupes », et « le cran des troupes ». Même la syntaxe de l'excellent Norpois subit du fait de la guerre une altération aussi profonde que la fabrication du pain ou la rapidité des transports. Avez-vous remarqué que l'excellent homme, tenant à proclamer ses désirs comme une vérité sur le point d'être réalisée, n'ose pas tout de même employer le futur pur et simple, qui risquerait d'être contredit par les événements, mais a adopté comme signe de ce temps le verbe savoir ? (…) : « savoir », dans les articles de Norpois, est le signe du futur, c'est-à -dire le signe des désirs de Norpois et des désirs de nous tous d'ailleurs (…). Vous comprenez bien que si « savoir » n'était pas devenu le simple signe du futur, on comprendrait à la rigueur que le sujet de ce verbe pût être un pays. Par exemple, chaque fois que Norpois dit « L'Amérique ne saurait rester indifférente à ces violations répétées du droit », « la monarchie bicéphale ne saurait manquer de venir à résipiscence », il est clair que de telles phrases expriment les désirs de Norpois (comme les miennes, comme les vôtres), mais enfin là , le verbe peut encore garder malgré tout son sens ancien car un pays peut « savoir », l'Amérique peut « savoir ». Mais le doute n'est plus possible quand Norpois écrit : « Ces dévastations systématiques ne sauraient persuader aux neutres », « la région des Lacs ne saurait manquer de tomber à bref délai aux mains des Alliés », « les résultats de ces élections neutralistes ne sauraient refléter l'opinion de la grande majorité du pays ». Or il est certain que ces dévastations, ces régions et ces résultats de votes sont des choses inanimées qui ne peuvent pas « savoir » ».

M. Proust, À la recherche du temps perdu, III Le Temps retrouvé, Paris, Galllimard, Bibliothèque de la pléiade, p. 781-784

Tous les lecteurs ne manifestent pas cette attention scrupuleuse au lexique et à la syntaxe. La majorité, plus prosaà¯que ou plus esclave des effets de réel utilisés par les médias, s'en sert comme d'une source immédiate et primaire afin de prendre connaissance des événements du monde. C'est le cas, à l'aube d'une autre guerre, du couple tchèque mis en scène par Jean-Paul Sartre dans Le Sursis, qui, suspendu à la radio, tente, en septembre 1938, de suivre le flux des déclarations qui vont décider du sort de son pays.

« Il marcha jusqu'à l'appareil de T.S.F., il tourna les boutons et les lampes s'allumèrent. (…)La voix aigrelette et mécanique remplit soudain la pièce :
- Ne quittez pas l'écoute. Une communication très importante va suivre immédiatement. Ne quittez pas l'écoute. Une communication très importante…
- Écoute dit Milan d'une voix changée, écoute ! (…) Milan et Anna se penchaient sur l'appareil, des rumeurs de victoire entraient par la fenêtre, baisse-le un peu, dit Anna, il ne faut pas les provoquer (…) Anna sursauta et serra le bras de Milan : « Citoyens, Le gouvernement tchécoslovaque décide de proclamer la mobilisation générale ; tous les hommes âgés de moins de 40 ans et les spécialistes de tout âge doivent rejoindre immédiatement. (…) Citoyens ! Le moment décisif arrive. Le succès dépend de chacun. Que chacun mette toutes ses forces au service de la patrie. Soyez braves et fidèles. Notre lutte est une lutte pour la justice et la liberté ! Vive la Tchécoslovaquie ! » Milan se dressa il était en feu, il posa les mains sur les épaules d'Anna, il lui dit :
- Enfin ! Anna, ça y est. Une voix de femme répéta le décret en slovaque, ils ne comprenaient plus rien, sauf quelques mots, de-ci de-là , mais c'était comme une musique militaire. (…) Et puis, ils comprirent de nouveau : « Die Regierung hat entschlossen », c'était de l'allemand, Milan tourna le bouton à fond et la radio se mit à hurler, la voix écrasait contre les murs leurs odieuses chansons, leurs bruits de fête, elle sortirait par les fenêtres, elle casserait les carreaux de Jaegerschmitt, elle irait les trouver dans leur salon munichois, dans leur petite réunion de famille et elle leur glacerait les os ».

J-P Sartre, Les Chemins de la liberté, II, Le Sursis, Paris, Gallimard, 1945, p. 54-58

Le rapport à la télévision est aujourd'hui, et en temps de paix, bien différent de ce qu'étaient les relations entretenues par ses auditeurs avec la TSF. Néanmoins, utilisée souvent comme un divertissement, la télévision fournit aussi matière à s'informer. Mais elle pose à son public un problème supplémentaire et nouveau : celui de la dépendance.

« La télévision n'occupait pas une place très importante dans ma vie. Non. Je la regardais en moyenne une ou deux heures par jour (il se peut même que ce soit moins, mais je préfère grossir le trait et ne pas chercher à tirer avantage d'une sous-estimation flatteuse). En dehors des grands événements sportifs, que je suivais toujours avec plaisir, des informations ou de quelques soirées électorales qu'il m'arrivait de regarder de temps en temps, je ne regardais pas grand-chose à la télévision. Par principe et par commodité, je ne regardais jamais de films à la télévision, par exemple (de la même manière que je ne lis pas de livres en braille). Il me semblait même, à ce moment-là , mais sans jamais l'avoir vraiment vérifié, que j'aurais pu m'arrêter de regarder la télévision du jour au lendemain sans qu'il m'en coûtât le moins du monde, sans que j'en ressentisse le moindre désagrément, en d'autres termes que je n'en étais nullement dépendant. »

J-P Toussaint, La Télévision, Paris, Editions de minuit, 1997, p. 9

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