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Comptes rendus

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Jean Chalaby, City University

Entre l’Etat et le marché : l’analyse comparée des médias en France et en Angleterre

La recherche comparée présente quatre types de difficultés. Il y a premièrement les difficultés d'ordre matériel, notamment la disponibilité des archives, les coûts associés au déplacement, les problèmes de langue et de traduction. Ces difficultés sont telles qu'elles pèsent souvent un poids déterminant sur le champ de la comparaison, sur le choix des objets comparés.

Le deuxième type de difficulté est d'ordre méthodologique. Ce type de difficulté est particulièrement aigu lors de l'analyse quantitative. Souvent, les statistiques ne recouvrent pas les mêmes périodes ou les mêmes statistiques ne recouvrent pas les mêmes objets. Par exemple, la comparaison des prix, des salaires, etc. est souvent difficile. Les rapports publiés par les agences internationales facilitent l'analyse des données au niveau international, mais ces rapports ne couvrent que les dernières décennies.

Troisièmement, la recherche comparée offre des problèmes d'ordre théorique. La pluspart des concepts couramment utilisés en sciences sociales ont une origine et connotation culturelles. Ainsi, en utilisant ces concepts hors du cadre national dans lequel ils ont été façonnés, on exporte par la même occasion une manière de voir propre à une culture. Les risques d'impérialisme culturel sont élevés et les difficultés théoriques de l'analyse comparée sont un peu les mêmes que ceux de l'ethnologie.

Une deuxième difficulté, sous-jacente à ce problème, est le « nationalisme méthodologique », selon l'expression d'Anthony D. Smith. Il entend par là que la pluspart des concepts présupposent l'état-nation comme forme autonome et séparée des autres état-nations. Ainsi, les concepts ne sont pas naturellement adaptés à la recherche effectuée dans un cadre international et peuvent nécessiter un travail de désenclavement.

Quatrièmement, l'histoire comparée présente des difficultés d'ordre culturel. L'histoire comparée impose des choix au chercheur, qui n'a jamais un rapport égal à deux cultures. Il y a toujours une culture dont il ou elle se sent plus proche et une culture qu'il connaît mieux que l'autre. On peut même parfois parler d'une « culture de départ », ou la culture d'origine du chercheur, et la « culture d'arrivée », la culture étrangère à laquelle il ou elle s'intéresse. Ainsi, non seulement le rapport aux deux cultures n'est jamais identique, mais ce rapport peut facilement influencer les termes de la comparaison. Par exemple, le rapport à la culture d'arrivée est particulièrement manifest parmi les chercheurs anglo-saxons qui publient sur la société contemporaine française. Beaucoup d'entre eux sont francophiles, ce qui teinte quelque peu leurs travaux.

Ce type de difficulté apparaît également dans la recherche comparée entre la France et l'Angleterre. Le couple France-Angleterre est un couple privilégié de la recherche comparative. Ces deux pays ont été longuement comparés par Marc Bloch et François Crouzet. Mes propres recherches sur l'histoire comparée des médias se sont concentrées sur ces deux pays. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles la comparaison historique de ces deux pays est fascinante. Premièrement, pour des raisons de géographie, de taille et d'histoire, ces deux pays sont comparables.

Deuxièmement, ces deux pays représentent deux chemins différents à travers la modernité. L'économie de marché, la concurrence, le commerce international, bref, toutes choses associées au capitalisme, se sont manifestés avec force en Angleterre depuis bientôt quatre siècles. En France, depuis Richelieu et Louis XIII, on assite plutôt à l'émergence de l'Etat comme principe organisateur de l'économie et dela société. Ainsi, comparer ces deux pays, c'est comparer les effets sur la société, l'économie et la culture des deux grands piliers de la modernité. C'est une vision quelque peu essentialiste de l'histoire, (bien ententu l'économie de marché n'est pas abstente de la France, et l'Etat n'est pas absent de l'Angleterre), mais elle explique bien des différences dans les développements politiques et économiques de ces deux pays, comme l'a montré François Crouzet. Quoiqu'il en soit, l'influence réciproque de l'Etat et l'économie de marché resort d'une manière très clair à travers l'histoire des médias et de la presse et du journalisme dans ces deux pays. (Je vous renvoie ici à mes publications, notamment « Journalism as an Anglo-American Invention », publié en 1996 dans le European Journal of Communication. Il existe une version française récemment publiée dans le Journal suisse de sociologie, 2001, vol. 27(2). J'ai également publié un article sur le rôle des patrons de presse en France, en Angleterre et aux Etats-Unis dans Media, Culture & Society, en 1997, intitulé « Press barons as a Weberian ideal-type ».) Les exemples de l'influence contrastée de l'Etat et de l'économie de marché sur la presse et les médias sont multiples.

L'Etat français offre de larges subventions à la presse ; la concurrence est féroce entre journaux anglais ; les revenus publicitaires des journaux anglais sont plus élevés que ceux des journaux français, les patrons de presse anglais ont joué un rôle prépondérant dans le développement de la presse et du journalisme anglais, un rôle que n'ont pas voulu, ou pas pu, jouer, les propriétaires de presse français, à quelques exceptions près. Marc Bloch a noté que le lord anglais cultivait lui-même sa terre, alors que le noble français délèguait ses responsabilités et passait son temps à la cours du roi. Le même rapport à la terre se retrouve dans les rapports aux journaux des propriétaires de presse français et anglais. Dans la deuxième moitié du 19e siècle, alors que beaucoup de propriétaires de presse anglais travaillaient de longues heures dans les salles de rédaction et s'acharnaient à améliorer leurs journaux (Northcliffe, Rothermere), les propriétaires de presse français avaient tendance à traîter leurs journaux comme des dépenses d'ordre somptuaire. Ainsi, un rapport capitaliste d'un côté et de l'autre un rapport plutôt social et politique.

Pour résumer mes travaux, les conditions économiques (et également sociales et politiques) étaient réunies en Angleterre (et aux Etats-Unis) pour l'émergence d'une nouvelle formation discursive, le journalisme. En fait, le journalisme suit la révolution industrielle.

L'émergence du champ journalistique (Pierre Bourdieu) en Angleterre vers la fin du 19e tient beaucoup aux conditions économiques et politiques qui prévalent en Angleterre durant cette période et qui sont très différentes de celles qui prévalent en France.

Ainsi, comparer la France et l'Angleterre, en tout cas au 18e, 19e et 20e siècle, c'est poser la question du rôle que l'Etat et l'économie de marché ont joués dans le développement de ces deux sociétés. Il est impossible d'esquiver la question. Libre au chercheur de révéler ses préférences. François Crouzet a choisi, intitulant le livre qui rassemble ses travaux : De la supériorité de l'Angleterre sur la France.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Entre-l-Etat-et-le-marche-l.html