Accueil du site > Le Temps des Médias > 01 - Interdits. Tabous, transgressions, censures > Dits et non-dits des nécrologies de la presse

01 - Interdits. Tabous, transgressions, censures

envoyer l'article par mail title= envoyer par mail Version imprimable de cet article Version imprimable Augmenter taille police Diminuer taille police

Arina Makarova

Dits et non-dits des nécrologies de la presse

Le Temps des médias n°1, automne 2003, p.108-118.

La rubrique nécrologique nous enseigne ce qu’il convient de dire en public sur la mort d’une personne, en fonction de son statut social, sa profession, son sexe et son âge. Le présent article suit une évolution des stéréotypes de la société à propos de ses morts, et surtout à propos des valeurs de la vie, qui se reflètent dans la rubrique nécrologique tout au long de son existence. Les auteurs de la rubrique nécrologique — les journalistes ou les proches des personnes décédées — font leur autocensure à travers le choix des faits biographiques ou des qualités du défunt, ainsi qu’à travers le choix des morts publiés dans le journal. englishflag

Dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse (1868-1879), on lit, au mot « nécrologie » : « Ecrit consacré à la mémoire d'une ou de plusieurs personnes mortes depuis peu de temps ». Notice anodine, s'il ne s'agissait de l'une des premières apparitions de cette notion dans un ouvrage de ce type. Apparition qui atteste la naissance d'un genre de la presse que nous appelons aujourd'hui « rubrique nécrologique ». Jusqu'alors, on connaissait des nécrologes – selon le même dictionnaire, les recueils des biographies « presque toujours élogieuses, d'hommes d'un certain mérite, morts récemment » –, mais aussi le necrologium, l'un des noms des calendriers à l'usage religieux qui comportait la citation des morts au cours d'une messe. Ce rite plonge ses racines dans les premiers temps du Christianisme, où les messes étaient consacrées à ceux qui avaient péri pour la foi : les saints et les martyrs. Plus tard, il s'élargit aux évêques et aux autres hautes personnalités religieuses décédées, ou encore aux bienfaiteurs de la communauté ou de la paroisse [1].

Au cours du Moyen à‚ge, ces livres des églises où s'inscrivaient les noms des morts n'eurent pas de nom bien fixé. C'est seulement à partir du XVIIe siècle qu'on commença à utiliser communément le mot Necrologium. Sa traduction française, nécrologe, est attestée dès 1646 [2]. Conjointement à l'usage de ce nouveau terme, s'affirma une nouvelle pratique, sans aucun lien avec le rite religieux : la publication des biographies de gens célèbres morts récemment, une sorte de Who's who post mortem ! Ces recueils portaient aussi le titre de Nécrologe. L'un des plus anciens est le Nécrologe de Port Royal (Amsterdam), daté de 1723. Ainsi, le nécrologe rompit avec le cadre strictement religieux au XVIIIe siècle, quand il acquit un caractère biographique.

Ce qui nous intéresse dans l'évolution de ce terme, c'est le passage d'une utilisation strictement religieuse des nécrologes à une pratique laà¯que, où le but n'est pas aussi précis (évocation des noms des morts pour la paix des âmes dans l'au-delà ). En effet, si ce n'est pour la prière, pourquoi est-il aussi capital de rappeler à la société la vie de ses membres défunts ? La mémoire, entretenue par l'entourage du disparu, nourrit d'abord le lien social. La nécrologie de presse en est l'une des manifestations. On peut alors se demander comment la nécrologie s'est constituée comme genre puis rubrique dans la presse périodique ; comment une partie de la société française, désireuse de mieux marquer son rôle et son importance, s'en est emparée. On peut également s'interroger sur les valeurs sociales qui s'expriment dans la rubrique nécrologique et, à l'inverse, l'influence sociale de la rubrique nécrologique sur ses lecteurs.

Le choix des faits biographiques ou des qualités du défunt, comme le choix des disparus qui ont l'honneur du journal, révèlent les topoi de la société à propos de ses morts, et surtout à l'endroit des valeurs de la vie. La rubrique nécrologique nous enseigne ce qu'il convient de dire – et, par contraste, de taire – sur la mort d'une personne, suivant son statut social, sa profession, son sexe et son âge. Elle apparaît, dans son évolution même, comme un test précieux des représentations collectives sur la mort, nourries de stéréotypes, de conformisme social et de tabous.

Aux origines de la « publicité de la mort » par voie de presse

Pour mieux comprendre cette évolution, il faut envisager une autre tradition que nous appellerons « la publicité de la mort ». Dans un sens plus ancien du terme « publicité », la publication de la triste nouvelle, c'est-à -dire son annonce publique, pouvait prendre d'autres formes que la presse.

Avant que les décès n'aient commencé à être annoncés par voie de presse, il existait d'autres moyens de faire connaître la mort d'un des membres de la communauté. L'aspect public de la mort dans les temps anciens est signalé dans les œuvres de Philippe Ariès et Michel Vovelle, où les conditions de l'annonce du décès aux membres de la communauté révèlent les fondements mêmes de la perception collective de la mort. Les lettres de faire-part sont ainsi apparues au XVIIIe siècle. [3] La possibilité d'annoncer la mort par la voie de presse s'est offerte grâce à l'apparition des Affiches de Paris, avis divers, etc., lancées en 1745 par le libraire Antoine Boudet. Ce journal commence à publier, parmi ses rubriques publicitaires, une liste des enterrements dans la ville de Paris, en offrant aux annonceurs à la fois la simplicité et la plus grande diffusion.

Mais c'est grâce à la presse quotidienne que la rubrique nécrologique devient un genre à part. Jouissant d'une existence autonome, l'annonce crée son propre style, ses règles, et cible son public. Hésitante dans sa formule, à l'origine, la rubrique nécrologique prend peu à peu ses formes « classiques », jusqu'à adopter la structure, figée, qu'on lui connaît aujourd'hui. C'est pourquoi la définition de la Rubrique nécrologique dans la presse du XIXe siècle reste floue : ce genre d'écriture et de publication, bien que largement connu, n'était pas encore solidement structuré.

Au début, la parution des nécrologies n'est pas régulière et dépend des choix des rédacteurs du journal. Elles prennent la forme de longs textes biographiques, et concernent des personnes célèbres récemment disparues. Certains textes sont parfois réédités en livret séparé, consacré à un défunt en particulier. [4] Parallèlement, il existe des éditions périodiques spéciales consacrées aux biographies des personnes récemment décédées ; elles portent les noms de Revue ou de Journal, comme, par exemple, Le Nécrologe universel du XIXe siècle. Revue générale biographique et nécrologique. – Paris, 1845-1870, ou encore Le Nécrologe : journal des morts. – Paris, 1833-1837.

Une rubrique mobile ou absente

Par la suite, jusqu'au début du XXe siècle, avec le développement général de la presse quotidienne, l'augmentation de la pagination, ainsi que l'élargissement de son lectorat, les rubriques nécrologiques dans les journaux changent souvent de forme, avant de devenir une partie intégrale de chaque édition. De même, l'espace rédactionnel du journal vit un mouvement perpétuel. Les rubriques, n'ayant pas d'emplacement fixe, circulent de page en page, et la « trajectoire » de la rubrique nécrologique est peut-être la plus « mobile ». Ainsi, par exemple, La Presse, fondée le 1er juillet 1836, commence à publier une rubrique appelée « Nécrologie », dès le mois suivant. Jusqu'ici, les annonces de décès de La Presse, accompagnées parfois d'une notice biographique, paraissaient dans la rubrique « Nouvelles Diverses ». Celle-ci contenait aussi la description des événements non politiques qui se produisaient pour la plupart en France, sous forme de courts articles de style « télégraphique ».

La rubrique nécrologique circule donc partout dans le journal, avant de s'établir dans « Le Carnet » à la fin des années 1920. Elle prend place aussi dans la rubrique « Nouvelles du jour », qui comporte une chronique mondaine (salons, bals, voyages et déplacements des personnes célèbres, nominations), les nouvelles juridiques (les procès qui attirent l'attention de la société), les faits curieux de la vie culturelle et scientifique, après les rubriques « Crimes » et « Accidents » ou ailleurs. Sous la rubrique « Courrier des théâtres », on trouve également des annonces de décès d'artistes. Ainsi émerge un classement rigoureusement établi à caractère « socioprofessionnel ».

La forme change aussi continuellement. Les annonces, courtes, sous la rubrique « Les Morts », côtoient les longs reportages des obsèques avec des extraits des oraisons funèbres. La rubrique cherche constamment son style et son public. On peut trouver un pareil mouvement dans Le Figaro qui n'eut pas de rubrique nécrologique spécifique jusqu'à la fin du XIXe siècle. Mais toutes les parties qui racontaient la vie de la haute société parisienne en contenaient. Le terme « nécrologie » apparaît cependant très rarement. Le journal classe plutôt les annonces du décès des personnes célèbres dans les rubriques « Échos de Paris », « Paris au jour le jour » et parfois dans les « Nouvelles diverses » ou « Courrier des théâtres ». Ainsi, l'élite parisienne est-elle très bien représentée dans le journal, devenu quotidien à la fin du Second Empire.

Il faut noter tout de suite cette particularité : l'annonce de la mort d'une personne connue pouvait être publiée avec les faits divers et avait le même caractère, comme l'indique cet exemple : « Hier, les journaux annonçaient que M. Carle Vernet, le fils de Joseph, le peintre de marine, le père d'Horace, venait d'être nommé Officier de la Légion d'honneur. On espérait que cette promotion, en agissant sur le moral d'un vieillard de 79 ans, atteint d'une fluxion de poitrine, déterminerait une prompte guérison. La mort a démenti aujourd'hui les illusions… » [5].

Une rhétorique de salon : potins et mise en spectacle

Outre l'annonce même du décès, on peut encore retrouver des éléments qui révèlent déjà l'existence d'une certaine structure dans le genre nécrologique : l'histoire d'une maladie, par exemple, le déroulement des funérailles, avec les extraits des oraisons funèbres les plus marquants, les traits de biographie, en ajoutant une petite anecdote arrivée au défunt lors de sa vie, pour donner un peu de « piquant » à ce triste genre d'écriture. De cette manière, le journal peut consacrer plusieurs articles à une même personne, sans employer le titre « nécrologie ». En effet, les nécrologies biographiques sont assez rares dans la presse du XIXe siècle jusqu'aux années 1880. Concernant essentiellement la haute société, l'annonce verse volontiers dans l' « écho » ou le « potin ».

Citons un exemple. Dans Le Figaro du 1er janvier 1899, sous la rubrique « À travers Paris » et parmi les informations concernant un banquet, les décorations, les magasins et les cours à la Sorbonne, on peut lire : « Elle était vraiment touchante, la fin de Mme Caffarel qui vient de mourir à Bruxelles. Veuve du général qui avait si malheureusement fini une belle carrière dans les affaires de décorations vendues, …elle avait fui le monde où de si pénibles souvenirs lui rappelaient sans cesse la chute de celui à qui elle avait consacré sa vie. Elle est entrée dans la religion, et était devenue supérieure de l'hospice du Calvaire. Par ses soins, par son dévouement aux malheureux, par son courage devant les plus répugnantes maladies, par sa douceur inaltérable, elle avait relevé le nom qu'elle portait, et l'avait fait bénir de tous ceux qu'elle approchait. » Le journal idéalise l'image pieuse de la défunte, faite de résignation chrétienne et de dévouement, de douceur et de bonté, de fragilité et de courage ; topos d'une certaine figure féminine de l'époque. Or, deux jours plus tard, le même journal brise cette belle image : « Nous avons annoncé, avec beaucoup d'autres journaux belges, le décès de la veuve du général Caffarel, supérieure de l'hospice du Calvaire, à Bruxelles. Il y a eu là une confusion singulière. Mme Caffarel qui vient de mourir, tante de notre confrère, M. Julien de Lagarde, du Nouvelliste de la Sarthe, était la veuve du commandant Anatole Caffarel, mort en 1871, à la suite des souffrances endurées au siège de Metz et pendant sa captivité en Allemagne. Mme Caffarel n'avait pas pris de voile, mais c'est sa sœur, Mme Dainez, qui est supérieure du Calvaire, à Bruxelles. »

De telles « confusions » arrivent de temps en temps ; elles sont assez caractéristiques de la rubrique. Le journal suppose que la mort peut intéresser ses lecteurs, et pas seulement dans l'aspect de faire-part. Il s'applique à relever un fait curieux, une petite histoire, propre à toucher la sentimentalité du lecteur, sa compassion, de nature à l'émouvoir. De cette manière, le public se rassemble autour de l'événement : un événement qui situe l'élite de la société française et contribue à la définir. Au-delà , l'intérêt particulier des journaux pour les nombreux détails qui accompagnent le décès révèle une certaine sensibilité de tout le XIXe siècle envers la mort [6].

Les circonstances du décès sont parfois relatées : « Il est mort presque subitement à dix heures du soir, en pleine possession de cette grande intelligence… » (Le Figaro, 4 janvier 1899). Quelquefois même, elles sont l'objet d'un article entier, comme dans La Presse du 4 janvier 1869 : « M. le Vicomte Ambroise-Victor Lanjuinais, dont la mort, annoncée hier, est venue faire un nouveau vide au Corps législatif, était sur le point de quitter Paris lorsqu'il a été frappé subitement. Il avait retardé son départ pour assister aux obsèques de M. Dufresne, conseiller à la Cour de Cassation. Il venait, rapporte le « Français », d'arriver dans le salon où les membres de la famille se trouvaient réunis, quand il s'est affaissé tout à coup sur un fauteuil. On s'est empressé autour de lui ; mais un médecin appelé en toute hâte, a reconnu que tous les soins étaient inutiles : la mort avait été instantanée. M. Lanjuinais n'a pas prononcé une parole, n'a pas poussé un cri. Un léger mouvement convulsif s'est produit, et tout a été dit. Sa physionomie est restée calme et souriante. M. Lanjuinais avait soixante-six ans. Né le 12 novembre 1802,… ». À la suite de quoi, le journal fournit sa biographie.

Le fait de mourir n'avait pas d'importance en soi : l'important, pour le journal, était d'éclairer le lecteur sur la manière dont le personnage était passé de vie à trépas. L'image de la mort devait être belle et romantique, puisqu'elle n'était pas destinée au mourant, mais à son entourage : au milieu de la famille en pleurs, avec les derniers sacrements de l'église reçus d'un prêtre (souvent renommé ou ami de la famille), les funérailles marquées par les discours fort touchants. L'intérêt de la presse pour la mort est donc une particularité des journaux du XIXe siècle. On meurt, en fait, deux fois : la première fois « au sein de la famille en pleurs » ; la seconde publiquement, dans les pages de la presse.

Une exaltation des valeurs républicaines ou aristocratiques

Pour mieux caractériser le développement de la rubrique nécrologique à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, il faut bien distinguer le lectorat que ciblent les journaux. Ainsi, dans La Presse, les nécrologies des hommes politiques ou littéraires chantent-elles les valeurs républicaines (par le choix des morts, ou par le choix des faits de leurs biographies) :

« La cérémonie funéraire s'est terminée à quatre heures, aux cris de : Vive la République ! »
« Il avait débuté sous l'Empire, à la Marseillaise »
« Il avait collaboré à presque tous les journaux d'avant-garde »
« Un bon et ferme républicain »
« Le vaillant ami qu'une mort prématurée vient d'enlever à la littérature et à la République »
« Un vétéran de la démocratie » etc.(La Presse 1889)

Le Figaro, pour sa part, vise le lectorat mondain et aristocratique qui, précisément, contribue au développement de la rubrique nécrologique, en donnant naissance aux « Carnets » que nous connaissons aujourd'hui. Toute l'élite au tournant du siècle prend l'habitude de se jauger au travers des « cercles », « salons », rassemblements de « bienfaisance » ou « chasses ». Il est de bon ton d'être cité parmi l'assistance aux obsèques dans la colonne « Deuil », pendant la première décennie du XXe siècle. Ainsi, lorsqu'on examine la rubrique nécrologique du Figaro de plus près, on note l'attention particulière accordée aux origines familiales, à l'appartenance à la noblesse des anciennes familles. Il s'agit déjà d'une valeur en soi, qui donne à la figure de la personne décédée une importance particulière. Les éloges aux personnes décédées, objets d'articles entiers, alternent avec les hymnes à toute une famille, inscrite dans l'histoire de la France. De telle sorte que sont reconstitués de véritables arbres généalogiques.

Outre les ancêtres proches ou lointains, on mentionne souvent les noms des enfants ou héritiers du défunt. Les expressions de type : « Il/Elle laisse un fils, le comte… » témoignent de la continuité. Continuité de la vie elle-même, marquée par l'évidence et le naturel du processus de la succession : il n'y a pas de déchirure, ni de rupture brusque entre la vie et la mort, caractéristique des nécrologies contemporaines. Continuité aussi des valeurs de l'élite par leur transmission aux nouvelles générations. Sentiment familial et souci d'élite se mêlent dans la succession. La question de l'héritage, capitale, s'exprime notamment dans l'énumération des gendres. Le transfert des valeurs culturelles de la noblesse est fondamentalement lié à celui des valeurs matérielles. Dans l'image de la succession, la figure du défunt s'efface derrière les valeurs familiales. La famille joue un rôle décisif dans la transmission des valeurs de la société. La sentimentalité extrême envers la mort et le sentiment de la continuation de la vie par la succession des générations ne se contredisent pas, mais, au contraire, cohabitent en créant une image très marquante de la mort au XIXe siècle.

Finalement, l'ultime reconnaissance se manifeste par l'ampleur des assistances aux obsèques : le nombre des personnes présentes à la cérémonie témoigne aussi bien de la hauteur des titres que des fonctions des participants. Et les journaux aiment à les citer longuement : on compte jusqu'à 254 noms mentionnés ! [7] On peut souvent lire que la cérémonie se déroulait « au milieu d'un immense concours de population », ou que dans la « nombreuse assistance », on voyait « au premier rang » des « plus hautes personnalités ». La citation des noms occupe alors quelques dizaines de lignes de la notice nécrologique. Parfois, le journal se contente d'une formule stéréotypée : « Reconnu parmi les personnes présentes… » – si tout le monde n'était pas mentionné. Du coup, le nombre de personnes citées gonfle brusquement le volume de la rubrique nécrologique du début du XXe siècle !

Les obsèques elles-mêmes sont considérées comme un événement de la vie mondaine. Il faut rappeler que, jusque dans les années 1870, il était fréquent de lire dans la presse des extraits des oraisons funèbres et des témoignages de la compassion. À cette époque, il n'y avait pas de rubrique spéciale consacrée aux nécrologies et c'était le journal qui choisissait d'évoquer la mort de telle ou telle personnalité. Les oraisons funèbres étaient à la mode du XIXe siècle. Pendant les obsèques, la coutume voulait qu'on parlât publiquement du défunt, et notamment qu'on insistât sur ses qualités personnelles ou professionnelles. Le journal s'en faisait fidèlement l'écho.

Plus tard, vers la toute fin de siècle, le défunt ne semble plus au centre du rite funéraire. La publication des extraits des oraisons funèbres passe de mode. Pour remplacer cette tradition, on prend l'habitude de publier dans les notices nécrologiques une sorte de reportage des obsèques, qui, notamment, dénombre et nomme les personnes participant à la cérémonie. Changement considérable : le public conteste désormais au défunt la première place de la cérémonie. En outre, la litanie des noms participe à définir un groupe qui se confond avec l'élite ; une élite qui affirme son existence aux lecteurs du journal.

Parallèlement, on peut constater une nouvelle tendance qui apparaît durant les années 1920. Elle se révèle à travers quelques changements de pratique dans la publication des textes nécrologiques. Sous le titre « Deuil » de la rubrique « Le monde et la ville » du Figaro, on commence à publier les avis de messe (les faire-part pour les services anniversaires de la mort des proches) et les remerciements de la part des familles des défunts. Ils sont évidemment publiés dans le cadre privé, comme la plupart des annonces du décès. Des phrases comme : « De la part de la famille… » apparaissent dans la majorité des notices. La rubrique affirme son caractère privé : ce sont désormais les lecteurs qui commandent et paient les annonces. Sa structure se fige et se définissent lentement les formes « classiques » de l'annonce d'aujourd'hui.

Une autre tendance se dégage également, celle des notices commandées et payées par les compagnons du travail du défunt. Cette nouvelle expression de rassemblement n'a pas le caractère élitaire « du salon » : « De la part de Mme… et sa famille ; du président, des membres du conseil d'administration et du personnel de la Société Ouest-Métaux ». Conjointement, les formules stéréotypées s'imposent : « Cet avis tient lieu de faire-part » revient dorénavant dans chaque annonce de décès.

L'annonce de la mort devient davantage publique, alors que la mort elle-même se réfugie de plus en plus dans la sphère privée, familiale, intime, comme l'indiquent des annonces du type : « [les] obsèques auront lieu, suivant sa volonté, dans la plus stricte intimité ». En même temps, on peut constater une diminution considérable, puis une disparition complète vers la moitié du siècle, des longs reportages sur les funérailles. On ne publie pas non plus d'oraisons funèbres. L'annonce du décès se clôture de plus en plus volontiers par la formule : « Ni fleurs ni couronnes ». L'évolution décrite touche même les plus hautes personnalités. À voir, par exemple, dans Le Temps du 8 janvier 1920, une notice, consacrée à un ancien ministre des Affaires étrangères : « Suivant le désir exprimé par le défunt, il ne sera pas envoyé d'invitation, aucun discours ne sera prononcé, les honneurs militaires ne seront pas rendus. On est prié de n'envoyer ni fleurs ni couronnes. »

L'annonce contemporaine et le nouveau rapport à la mort

De manière significative, à partir des années 1930, les journaux commencent à afficher les tarifs de la notice nécrologique. Ainsi, La Presse rappelle-t-elle régulièrement en bas de la colonne : « Pour tous les avis concernant les naissances, mariages, décès, etc. on est prié de s'adresser à l'Office Spécial de Publicité, 29, boulevard des Italiens, Paris ». Le tournant est ainsi pris.

La rupture n'est pourtant pas brusque, et, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, on observe, dans les « Carnets », combien les valeurs et le mode de vie aristocratiques restent vivaces. Au-delà , les comtes et les comtesses sont remplacés par les Messieurs et Mesdames les docteurs, les professeurs, les ingénieurs et les avocats honoraires. Dans la reconnaissance sociale, l'importance est donnée au statut professionnel (qui implique un certain niveau de vie, bien évidemment). L'énumération des postes et des fonctions occupés par le défunt lors de sa vie devient l'articulation centrale de l'annonce nécrologique. Quant aux femmes, elles ne sont distinguées que par la fonction occupée par leurs époux : « On nous prie d'annoncer le décès de Mme R., née M., veuve de M. A.R., avocat honoraire à la cour d'appel de Paris, ancien membre du Conseil de l'Ordre, ancien président de l'Association nationale des avocats, officier de la Légion d'honneur, survenu le… » (Le Figaro, 1er juin 1962). Il faut vraiment attendre la révolution sexuelle pour pouvoir nommer la femme par son propre nom et sa profession dans la notice nécrologique !

Les textes de la rubrique nécrologique deviennent de plus en plus courts – question de coût –, ce qui impose la brièveté de l'expression et l'utilisation des formules stéréotypées. Et pourtant, en lisant la presse nationale d'aujourd'hui, on peut remarquer une nouvelle tendance : les messages deviennent plus émotionnels ; le ton général se fait beaucoup moins solennel, et les annonceurs, tout en employant les formules déjà prêtes pour cette occasion, essaient de leur donner une touche personnelle. Ils composent de petites poésies, cherchent des citations en prose de leurs auteurs préférés, ou encore se référent aux formules religieuses. Parfois, ils s'adressent directement aux lecteurs : « Priez pour lui ! », « Souvenez-vous » etc. Certaines annonces ne manquent pas d'originalité : « L'inhumation au cimetière (…), selon ses instructions, avec panache et dans un profond recueillement » (Le Figaro, 8 avril 1998).

Parmi les tendances nouvelles, nous en retiendrons une, essentiellement. Elle touche au contenu du faire-part et concerne à la fois le défunt, l'annonceur (la famille de la personne décédée ou son entourage), les circonstances du décès (diagnostique, lieu, événements qui précédaient la mort, etc.), la cérémonie des derniers adieux. L'accent est désormais mis sur la mort elle-même, alors que, naguère encore, les annonceurs n'en parlaient jamais. Sans doute doit-on mettre ce mouvement en relation avec la déchristianisation de la société française et l'affaiblissement d'un type chrétien traditionnel de représentation de la mort.

Dans notre société matérialiste d'aujourd'hui, les auteurs se posent des questions métaphysiques et n'hésitent pas à les refléter dans la notice nécrologique. Du coup, la définition de la mort est beaucoup plus diversifiée qu'avant : les auteurs parlent désormais non seulement du « décès », mais aussi de la « disparition », de « l'absence », du « rappel à Dieu » ou du « retour à Dieu ». Le plus souvent, leurs proches les « quittent », « partent », mais aussi « s'endorment », « s'éteignent » ou même « tombent ». Il arrive, que les auteurs cherchent des expressions plus originales, illustrent le trouble, la frustration, les questions des contemporains sur « ce qu'il y a après la mort » :

« V.H. (…) rejoignait le ciel et les étoiles (…) La douleur bien sûr, pour nous qui l'aimions tant. Mais aussi le bonheur, un peu, de la savoir parmi nous, matière parmi la matière, âme éternelle. » (Libération, 21 octobre 2002).
« … s'est endormi à tout jamais (…) ce lieu où il se retrouve à nouveau uni à l'univers sans limite. ».(Libération, 3 juin 2002)

Ce thème de retour aux sources est assez présent de nos jours, cosmique, philosophique, et toujours poétique :

« Que son âme trouve enfin la paix quelque part entre l'atome initial et le paradis des Justes. ».(Libération, 4 octobre 2002)

On a envie de croire en quelque chose, mais on ne sait pas exactement en quoi, envie de croire que la vie ne s'arrête pas au-delà de ce monde. La vie après la mort peut être aussi vue comme des retrouvailles avec les siens, trop tôt partis : « Il a été accueilli dans la nuit par ses parents, sa sœur et son beau-frère » – Le Monde, 21 mars 2003. Les expressions : « Il/elle a rejoint… (membres de la famille) » sont souvent utilisées pour désigner cette rencontre. En revanche, les annonces qui refusent toute existence après la mort, comme la suivante : « le Docteur… n'est plus » (Le Monde, 25 mars 2003), sont rares.

Finalement, comme à la recherche d'une autre forme d'existence, les annonceurs s'adressent directement aux défunts, le plus souvent dans une sous-rubrique qui s'appelle « Anniversaires de décès » ou « Souvenirs », selon les journaux :

« Ta présence s'exprime chaque jour » (Le Monde, 4 mars 2003).
« Un an que tu n'es plus avec nous. Nous t'aimons et te faisons vivre » (Libération, 12 novembre 2002).
« De la part de Hourik, et de tous ceux pour qui tu restes dans une infinie présence, reçois, Nadine, en ce jour d'anniversaire de ton passage à l'éternité, ce poème d'un moine irlandais. « … » Traduit par Charles Péguy. ».(Le Monde, 20 novembre 2001)

Cette forme de l'énonciation rappelle, d'une certaine façon, celle des inscriptions funéraires contemporaines des cimetières russes. Mais si, dans le cimetière, cette adresse est placée à côté des morts, un tel « dialogue » dans le journal semble très inattendu. Est-ce l'espoir que leurs paroles seront entendues par leurs destinataires, ou une forme de thérapie psychologique pour les proches ?

Dans tous les cas, on ressent dans les annonces nécrologiques d'aujourd'hui un certain besoin de s'exprimer, et peut-être une difficulté à communiquer sur le sujet de la mort. En observant cette nouvelle tendance, peut-on dire que nous sommes désormais moins pudiques ? Ou, au contraire, les tabous concernant la mort se dissimulent-ils plus finement derrière le renouveau d'une expression qu'attestent les nécrologies de presse ?

[1] Au milieu du ixe siècle, au monastère de Saint-Germain-des-Prés, à Paris. Cf. Jacques Dubois, Les martyrologes du Moyen à‚ge Latin, dans la collection « Typologie des sources du Moyen à‚ge Occidental », sous la direction de L.Genicot, Ed. Brepols, Bruxelles, 1978

[2] O. Bloch et W. von Wartburg, Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, 1960 (3è éd.), p. 423.

[3] Michel Vovelle, « Famille, je vous ai » : les faire-part de décès dans l'aristocratie française (1820-1920), Stanford French Review, III, 1979

[4] Extrait de la Gazette de France du 31 août 1815. Nécrologie de M.Beaufils, directeur du Mont de Piété, l'établissement de bienfaisance, texte imprimé, Bibliothèque Nationale de France. On peut voir aussi Eloge funèbre prononcé aux obsèques du citoyen Darcet,…par le citoyen Fourcroy,…le 26 pluviôse an IX. Nécrologie. Extrait du Journal de Paris du 23 pluviôse an IX. Texte imprimé, Bibliothèque Nationale de France

[5] La Presse, 28 novembre 1836

[6] La sensibilité extrême du xixe siècle à l'égard de la mort a été bien montrée par des nombreux historiens, notamment Michel Vovelle dans L'heure du grand passage. Chronique de la mort, 1993, Paris, Gallimard ; ou Philippe Ariès dans L'homme devant la mort, 1977, Paris, Seuil. Ils voyaient ce sentiment à travers des journaux intimes ou des lettres privées, ainsi que dans les images de l'art funéraire. La presse, elle, relève d'un autre registre : on n'y présente pas les sentiments intimes, mais des images bâties pour un public large et un lectorat anonyme ; d'où son caractère « potinier ».

[7] Tel est le cas des obsèques de M. de la Haye Jousselin, l'un « des hommes les plus en vue des grands cercles parisiens ». Le Figaro des 2 et 3 janvier 1903

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Dits-et-non-dits-des-necrologies.html

Sommaire du numéro