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01 - Interdits. Tabous, transgressions, censures

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Colloques et journées d’études

Le Temps des médias n°1, automne 2003, p.232-238.

Les archives audiovisuelles, enjeu du xxie siècle

Le colloque organisé par l'Institut national de l'audiovisuel, le 1er avril 2003 à l'Assemblée nationale, avait l'ambition clairement affirmée d'alerter les partenaires de l'Institut – l'État et les parlementaires, les diffuseurs et les autres utilisateurs – sur les risques que courent les archives audiovisuelles si les uns et les autres ne prennent pas leurs responsabilités.

La mémoire en péril

De quoi s'agit-il ? Créé en 1975, l'INA est chargé de conserver et de valoriser un fonds d'archives qui comporte 1 770 000 heures de radio et de télévision (910 000 heures de radio ; 860 000 heures de télévision). Cette mémoire sonore et visuelle des 60 dernières années est une des plus riches au monde : documents uniques (les actualités filmées de la période de l'occupation, les grands entretiens radiophoniques, temps forts du sport, œuvres de création…) ; sources indispensables à la compréhension de la vie politique, culturelle et sociale de notre pays, traces précieuses des modes de vie ou des paysages urbains et usages multiples – artistiques, professionnels, scientifiques, éducatifs. Jean Noà« l Jeanneney, d'abord pionnier de l'ouverture du matériau audiovisuel à la recherche historique, put, lorsqu'il fut en charge de la Communication au gouvernement, conforter ce rôle de l'INA par la loi de juin 1992.

Ce trésor est en péril, notamment à cause de la dégradation ou de l'obsolescence des supports de conservation : dégradation chimique des films et des bandes sonores, fragilité des disques et des bandes magnétiques, disparition progressive des outils de lecture des formats les plus anciens…

Coût et enjeux de la numérisation

L'INA a entrepris en 1999 un plan de sauvegarde et de numérisation des archives. Le premier intérêt de la technologie numérique est, bien sûr, la pérennité des archives. Même si, comme Philippe Quéau le rappelait, l'UNESCO se préoccupe déjà de la génération technologique ultérieure, la durée de vie des œuvres audiovisuelles ainsi conservée paraît assurée.

L'accès du grand public, impossible ou rarissime dans les formats antérieurs, devient enfin facile en « basse résolution » pour des usages non professionnels, et l'homogénéité de cette technologie, entre les processus de fabrication de télévision et les modes de circulation de l'Internet, permettent de diversifier les usages et d'accroître l'exploitation.

À ce jour, 100 000 heures de télévision sont accessibles en ligne, et les utilisateurs ont vu les délais de communication se raccourcir considérablement (de cinq semaines à trois jours). L'INA consacre actuellement 5,7 M ? à ce plan de sauvegarde et de numérisation. Mais à ce rythme plus de 40% des archives risquent d'être irrémédiablement perdues, l'espérance de vie des supports actuels ne dépassant pas quinze ans ! Pour mener à bien un plan de sauvegarde qui s'inscrive dans ces quinze années, l'INA devrait disposer d'une ressource complémentaire à hauteur de 53 M€.

Faut-il tout garder ?

Sélectionnez donc ! est-on tenté de répondre. Face aux risques inacceptables d'une sélection « naturelle » – on laisse le temps faire son travail destructeur –, « économique » – le financement détermine seul le volume du fonds préservé –, « technique » – on s'en tient aux supports exploitables professionnellement –, « juridique » – on laisse tomber les documents posant des questions de droit non résolues –, « par le marché » – on ne conserve que ce qui est commercialisable à brève échéance, Emmanuel Hoog, Président de l'INA, plaide pour une sélection intellectuelle.

Le comité de sauvegarde, dont l'INA a confié la présidence à Jean-Noà« l Jeanneney, a ainsi aidé l'Institut à définir des priorités dans l'ordre de numérisation. Mais au-delà des évidences – les fictions, les « Apostrophes » de Bernard Pivot, les « Radioscopies » et les « Grands échiquiers » de Jacques Chancel –, tous les intervenants du colloque, comme avant eux les membres du comité de sauvegarde plaident pour une conservation aussi exhaustive que possible. Trois arguments justifient qu'on garde tout : d'abord les lacunes mêmes de l'indexation, comme l'ont rappelé les grands utilisateurs d'archives que sont Daniel Costelle ou Pierre Tchernia ; ensuite, l'usage le plus fréquent des archives par les producteurs audiovisuels consiste à utiliser la télévision comme élément de datation, de contextualisation d'une nouvelle histoire comme le rappelait Jacques Peskine ; enfin, comme l'a affirmé Michèle Cotta, le simple fait que la télévision soit le seul grand vecteur de communication et de culture partagée entre les Français pousse à tout conserver.

Que font les autres ?

L'INA s'est engagé, avec la BBC et la RAI, dans les programmes européens de recherche et de développement en matière d'archives, baptisés Presto et Presto space. La BBC consacre à la sauvegarde et à la numérisation de ses archives 80 M ? sur dix ans. Le lancement des chaînes BBC 6 et 7, faisant un usage partiel pour l'une et exclusif pour l'autre de ces archives, a puissamment stimulé le chantier de numérisation, la communication des extraits de la BBC a cru de 20% depuis le début de l'entreprise. La RAI, quant à elle, a entrepris une démarche similaire en 1999, et constaté une augmentation de 40% du recours aux archives.

À l'opposé, la plupart des pays du tiers-monde se voient privés de leur mémoire audiovisuelle, faute de moyens de conserver leurs images ou leurs archives sonores, c'est-à -dire de leur histoire dans nombre de pays de culture orale. Le travail de mémoire de RFI, conduit par Philippe Sainteny, prend tout son sens dans ce contexte.

Que pensent les partenaires de l'INA ?

Jean-Jacques Aillagon a indiqué son intention d'élaborer des réponses aux questions posées dans le cadre du prochain contrat d'objectifs entre l'État et l'INA. Didier Mathus, rapporteur du budget de la communication, rappelait quant à lui que pour sensibiliser les parlementaires à ces questions il serait bon de s'inspirer de l'exemple de la BBC qui a su faire de sa chaîne historique un succès de son bouquet numérique, en même temps qu'une locomotive populaire de son œuvre de sauvegarde et de numérisation.

Conscients du fait que les questions de droits sont un handicap supplémentaire de ce difficile chantier, les utilisateurs, diffuseurs et producteurs ont rappelé qu'ils étaient aussi ayants-droit : pourquoi, suggère Marc Tessier, ne suspendrions-nous pas la rémunération de nos droits, jusqu'à ce qu'on ait amorti les frais afin de faciliter l'utilisation des archives ?

En écho, Guy Seligman représentant les auteurs (SCAM) plaidait pour une obligation des diffuseurs à diffuser des émissions d'archives, afin de trouver là les ressources qui font défaut à la restauration…

Dans cette période où l'argent public devient de plus en plus chiche, l'avenir de notre patrimoine audiovisuel tient vraisemblablement à un effort sérieux dans des ceux directions : un accroissement de l'usage de ces archives, la numérisation facilitant le cercle vertueux de l'accessibilité et des ressources, mais aussi une action volontariste entre l'INA et les ayants-droit permettant de garantir la circulation aussi bien que la préservation des œuvres.

Monique Sauvage

Jeunes chercheurs de la SPHM : « Journalisme et journalistes »

Le 18 janvier 2003, s'est tenu le premier atelier doctoral de la SPHM. Chaque année, il permettra aux doctorants de l'association de faire connaître leurs travaux. Cette année, le thème choisi, « Journalisme et journalistes », a permis à une dizaine de jeunes chercheurs de faire le point sur l'avancée de leur étude.

C'est Marc Jampy qui a entamé une matinée consacrée aux « pratiques, mission et engagement » des journalistes. Il a présenté le début de ses recherches sur les journalistes lyonnais de la Belle Époque, qui mettent en évidence les lacunes d'une histoire sociale des journalistes, à une époque où les créations de petits journaux non politiques sont nombreuses. Pour la période suivante, celle de la Première Guerre mondiale, le travail d'Andreas Laska montre l'efficacité de la propagande allemande, à travers l'exemple de La Gazette des Ardennes. Ces premières interventions ont suscité un débat sur les sources utilisées en histoire de la presse, qui a notamment souligné la nécessité de recouper archives publiques et archives privées, dans toute leur diversité.

Dans les périodes suivantes, c'est l'évolution des fonctions des journalistes qui a été mise en évidence. Alexandre Courban a, en effet, montré comment les rédacteurs de L'Humanité changeaient d'identité professionnelle au cours de la première moitié du xxe siècle, en soulignant les étapes de leur engagement progressif. Sur l'autre versant de l'échiquier politique, les étapes de la professionnalisation ont aussi été détaillées : Claire Blandin a exposé comment les journalistes du Figaro littéraire, « grandes plumes » de la période de l'entre-deux-guerres, deviennent après la Libération des courriéristes, puis des chroniqueurs. Enfin, Béatrice Donzelle, dont la recherche porte sur France-Inter, a insisté sur la lutte entre différents types de professionnels (journalistes, animateurs ou reporters), dans les années 1960.

L'identité professionnelle et la spécialisation des journalistes étaient au centre des travaux de l'après-midi. Le travail de Jeff Millié sur les journalistes sportifs – souvent anciens athlètes – montre l'évolution des solidarités de groupe. Les effets de génération sont, selon Claire Sécail-Traques, également repérables dans les pratiques des chroniqueurs judiciaires. Au-delà des évolutions dans le temps, c'est la diversité des métiers qui apparaissait dans les exposés sur les agenciers (de Gilles Bastin, pour Bruxelles ; d'Éric Laigneau, pour l'AFP), ou les critiques de cédéroms (Annick Batard). Ces analyses sociologiques de sous-champs du journalisme font ressortir les lacunes de l'étude des journalismes spécialisées. Autour de la difficulté des études prosopographiques ainsi lancées, de nouvelles questions méthodologiques ont émergé. Les doctorants présents ont pu en débattre très librement entre eux, et avec les chercheurs plus confirmés présents tout au long de la journée.

C'est d'ailleurs sans doute la richesse des échanges qui a caractérisé cette première rencontre, conçue sous forme de table-ronde et réunissant des doctorants de différents horizons (histoire, sociologie, sciences de l'information et de la communication). Il faut dire enfin que, de la presse écrite à Internet, tous les médias étaient représentés, avec des études portant aussi bien sur le xixe que sur le xxe siècle. Un compte-rendu détaillé de cette journée est disponible sur le site Internet de la SPHM.

Claire Blandin

Les journalistes et leurs publics

Le 2 décembre 2002, les politistes de l'Université de Versailles-Saint-Quentin (Pascal Dauvin, Jean-Baptiste Legavre) organisaient leur deuxième journée d'études sur les médias, autour du thème « les journalistes et leurs publics ». La journée se proposait d'appréhender le travail journalistique comme le produit de rencontres des publics incarnés (interactions concrètes), imaginés (représentations de ceux pour qui les journalistes écrivent) et, enfin, des publics mobilisés (dans des programmations ou argumentations) ; les contributions reposaient en grande partie sur l'observation participante.

La matinée, consacrée aux publics incarnés, permettait d'aborder l'importance des questions d'éthique journalistique, de logiques de traitement de l'information (contrôle des faits, de l'expertise, de la forme et de l'agenda) et l'interdépendance, faite de méfiance, mais aussi de respect réciproques, entre les grands reporters et les organisations non gouvernementales (ONG) sur le terrain.

Gilles Bastin, dont les travaux portent sur la fabrication d'un « quote » (une citation sourcée en jargon journalistique), à partir de l'information fournie par la Commission européenne de Bruxelles à des agences d'information, a mis en évidence les logiques de coproduction dans la fabrication de l'information. L'après-midi fut consacré aux publics imaginés et mobilisés. Nicolas Kaciaf a proposé une typologie des différents éditoriaux, à la fois ceux de la presse écrite (quotidiens et news), de la radio et de la télévision ; Frédérique Matonti s'est attachée à la communauté des lecteurs de L'Humanité. Quant aux publics mobilisés, il en fut question à propos d'une expérience de télévision locale (TV10 Angers : Pierre Leroux), des lecteurs de palmarès hospitaliers (Frédéric Pierru) et des lecteurs du médiateur du Monde (Isabelle Charpentier, Emmanuel Pierru).

Tandis que les questions de logiques, de contraintes, de difficultés dominaient, Isabelle Charpentier et Emmanuel Pierru ont évoqué les « privilèges » de journalistes de TV5, très autonomes, où « tout le monde est chef » ; la situation particulière de TV5 s'expliquant par une quasi absence de contraintes liées aux sources.

La journée, globalement riche et intéressante, permettant aux jeunes chercheurs de présenter leurs travaux et de soulever de nombreuses questions, interroge tout de même sur la nature du sujet, découpé en publics « incarnés, imaginés et mobilisés ». Découpage si précis des publics ou artefact universitaire ?

Annick Batard

Les genres médiatiques

Le problème des genres médiatiques a été au cœur de deux rencontres récentes. Le GRAM (Groupe de recherche en analyse des médias, de la Société française des sciences de l'information communication) s'est intéressé à la question lors d'une journée d'étude, le 21 mars 2003. Les 3 et 4 avril 2003, l'université de Limoges a tenu un colloque intitulé « Des supports aux genres en culture médiatique ». Au GRAM, William Spano et Annelise Touboul ont présenté l'état d'une recherche collective en cours sur les magazines commerciaux. Cette étude veut faire le bilan des premières années d'existence d'Epok, Virgin et Carrefours Savoirs, en se demandant si ces titres peuvent participer à une nouvelle définition de la presse culturelle. Cette présentation a permis d'engager le débat sur les rapports entre journalisme et communication dans les publications d'entreprise, et sur les effets de brouillage produits. Au sein des médias, la définition du genre se fonde sur les différenciations éditoriales. Et la publication de paroles rapportées de femmes est un des dispositifs distinctifs de la presse magazine féminine. Dans cette perspective, Béatrice Damian s'intéresse à la fois aux thèmes et aux discours des femmes, mais aussi au cadrage journalistique de ces paroles emblématiques. Ces deux interventions témoignent de la diversité des approches, au sein même du GRAM, de la question des genres médiatiques. Il faut dire que cette journée d'études était une étape, faisant le point sur plusieurs études conduites sur le long terme.

À Limoges, c'est sur un genre transgressant les frontières que Myriam Boucharenc avait choisi de s'arrêter, le grand reportage. Elle estime que la Grande Guerre fut suivie d'une crise de la fiction, favorisant ce genre qui tient à la fois de la littérature, du roman populaire et du reportage. De cette crise, découla une confusion des genres qui profita précisément au grand reportage. Issu du roman feuilleton, il aura permis, en effet, de dépasser le genre romanesque sans l'enterrer. C'est aussi la question de l'émergence d'un genre qu'a posé Dominique Kalifa, en évoquant les mémoires de policiers, au xixe siècle. L'approche générique de ce corpus pourrait être justifiée par le cadre éditorial, les réflexes d'écriture et thématiques communes, et surtout le fait que ces textes ont inventé la figure du policier et les principes de représentation de l'enquête judiciaire.

De ces journées, émerge une interrogation sur la nécessité éventuelle de distinguer deux conceptions du genre : une conception structurale (dans laquelle les critères discriminants s'ajoutent les uns aux autres) et une conception plus proche de la notion « d'air de famille » de Wittgenstein. Cette dernière approche souligne qu'à défaut d'être tous la même chose, les textes de même genre font la même chose.

Claire Blandin

(remerciements à Claude Jamet)

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Colloques-et-journees-d-etudes.html

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