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11 - Espaces européens et transferts culturels

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Anne-Claude Ambroise-Rendu

Circulation des modèles et de l’information : la presse au service de l’amitié entre les peuples ?

Le Temps des médias n°11, hiver 2008/2009, p. 278-281.

Les transferts culturels entre l'ancien et le nouveau monde ont largement concerné la presse, on l'a maintes fois signalé, même si on a également interrogé la puissance mythificatrice de cette représentation-là [1]. Reste que, l'américanisation – réelle ou fantasmée, massive ou partielle - de la presse a été à la fin du xixe siècle un sujet de discussion récurrent, une sorte de référence obligée. Le 27 juin 1893, Fernand Xau qui vient de créer le Journal explique à son confrère la Patrie ce que sont ses intentions, ses modèles et ses contre modèles.
« Il me semblait, nous dit-il, qu'il y avait une place à prendre. Je pensais que les journaux doctrinaires ont fait leur temps. L'instruction s'est développée, les esprits sont assez cultivés aujourd'hui pour que le lecteur ait ses idées personnelles, sans avoir besoin qu'un journal les lui dicte. Ce que l'on veut à présent ce sont des faits : chacun en tire la conclusion qui lui plait. Faut-il pour cela adopter sans modification la formule américaine ? Non. L'information, telle que les Américains la comprennent et telle que nous avons commencé à la pratiquer nous-mêmes, doit certainement être la base du journalisme moderne ; mais en France il nous faut quelque chose de plus. Nous sommes trop raffinés pour nous contenter d'un reportage tout sec. Et puis, le commerçant, le politicien ne sont pas seuls à lire le journal. Il y a aussi l'écrivain, l'artiste, il y a les femmes aussi qui s'intéressent médiocrement à l'information banale et brutale.
De là , deux nécessités : relever le reportage, en le confiant à des écrivains de talent, et, en second lieu, faire une large place à la partie purement littéraire.
On en arrive ainsi à réunir deux journaux en un seul, puisqu'on a tout à la fois le journal d'information et le journal littéraire.
(…)
La publicité […] qui nous est d'un si grand secours pour couvrir nos frais est mal comprise. Son prix est trop élevé en France. Voyez l'Amérique. On y fait des annonces à un demi-dollar la ligne, et telle feuille comme le Chicago-Hérald fait pour 70 000 francs de publicité par jour. Mon journal est trop jeune pour entrer le premier dans cette voie. Mais que de plus anciens commencent à baisser le prix de leurs annonces, et ils verront quel résultat ils obtiendront, et comme ils se rattraperont sur la quantité.
Vous voyez, il y aurait beaucoup à faire, beaucoup à réformer. Espérons que nous y parviendrons peu à peu. »

Dans le même temps, l'importance prise par la diffusion de la presse étrangère en France pousse les rédacteurs de l'Annuaire de la Presse française à ouvrir une rubrique aux journaux du monde. Ils s'en expliquent dans le volume consacré à l'année 1891.
« La lecture des journaux étrangers est entrée depuis longtemps déjà dans nos mœurs. Il ne faudrait pas donner à entendre par là que cette lecture soit l'occupation favorite du public chez nous ; car, en dehors de quelques titres de journaux très répandus, nombre de gens seraient embarrassés de dire quel journal on lit à Madrid ou à New-York, à Londres ou à Rio de Janeiro, à Saint Petersbourg ou à Buenos-Ayres. Mais bien certainement, grâce aux chemins de fer, au télégraphe, au téléphone, aux relations commerciales internationales, resserrées plus encore par notre dernière Exposition universelle de 1889, l'importance de la presse étrangère est un fait acquis.
Soumis autrefois au régime de la presse de 1852, les journaux étrangers circulent aujourd'hui librement à Paris et sur tout le territoire de la France, sans crainte de la censure préventive et sans passer, comme jadis par l'examen de fonctionnaires du Ministère de l'Intérieur ou par celui des préfets des départements, voire même des sous-préfets, avant d'avoir le droit d'être distribués pas l'administration des postes. Sous le Second Empire, un seul journal étranger ne fut point soumis à la censure préventive : Napoléon III autorisa le Times à être distribué à ses abonnés et lecteurs, sans entraves, aussitôt arrivé à Paris.
Le régime de liberté sous lequel nous vivons depuis 1870 a donc changé complètement la face des choses pour ce qui concerne le libre essor des publications étrangères en France.
Ainsi, les correspondants des journaux étrangers à Paris sont-ils devenus légion, alors qu'il y a vingt-cinq ou trente ans on citait les cinq ou six journaux qui entretenaient dans la capitale de la France un collaborateur spécial.
Il y a vingt-cinq ans, sous l'Empire, un de nos grands confrères de la presse étrangère, M. Léon Berardi, directeur de L'Indépendance belge, signalait déjà avec autorité l'importance prise pas la presse étrangère.
Il n'attribuait pas seulement ce développement à la multiplicité des chemins de fer et aux bienfaits du télégraphe électrique, mais encore à la rapidité, à la facilité, à la fréquence des relations internationales, à l'accroissement du commerce par la liberté, au mélange des intérêts, à la dispersion des capitaux, à la diffusion des langues. Et il ajoutait que cette augmentation de l'importance de la presse étrangère n'était pas un fait particulier à la France : ce même fait s'est produit également dans les autres pays, chez les peuples o๠la presse nationale est libre aussi bien que chez ceux ou elle subit des entraves. Si les journaux belges, anglais, américains, allemands, italiens, suisses, sont lus aujourd'hui à Paris avec plus d'intérêt qu'autrefois, il en est de même à Londres, à New-York, à Berlin, à Vienne, à Saint Petersbourg, à Bruxelles, à Florence, à Berne, à Madrid. »

Ne pouvant prétendre présenter les journaux étrangers de manière synthétique chaque année, l'Annuaire de la presse opte pour la présentation d'un secteur géographique et/ou thématique. En 1892, c'est l'usage que les journaux américains font de la publicité qui est à l'honneur, montrant bien à quel point la réflexion sur la publicité s'est décidemment internationalisée.
« Aussi avons-nous pensé […] qu'il serait utile de signaler l'importance de la presse américaine et les services qu'elle peut rendre à notre commerce en lui apportant le concours de la publicité.
En France, la publicité est parquée à la quatrième page des journaux ; dans l'Amérique du Sud, la publicité tient la première place dans les plus grands journaux ; elle s'étale souvent à la première page, en face d'un article leader, et c'est ce qui fait sa supériorité. Le journal politique est le levier de la puissance de leur publicité. Un grand journal politique, à fort tirage, lu par 200 000 lecteurs, offre à la publicité des affaires une garantie indiscutable, que ne présentent ni le prospectus ni la circulaire, qui arrivent bien rarement à leur destination. […]
Et cela est tellement vrai que les maisons de commerce les plus considérables font une très grande publicité, non seulement en France, mais dans le monde entier. […]
Pour un commerçant riche, faire de la publicité, c'est augmenter le chiffre de ses affaires. C'est là une véritable science, dont certains savent merveilleusement tirer parti. […]
Oui c'est une science que de savoir lutter, à l'heure actuelle, non seulement contre les concurrents de son pays, mais aussi contre les concurrents des pays étrangers, qui deviennent de plus en plus redoutables, et qui n'ont pas eu, eux, la même pusillanimité à l'égard d'une publicité intelligente et savamment ordonnée ; car, grâce à elle, ils ont établi partout des relations immuables. »

La circulation de l'information, les transferts culturels et la connaissance mutuelle qu'elle suppose toujours sont perçus comme des ferments de concorde et d'amour entre les peuples. C'est dans cette optique que, entre 1896 et 1897 Le Matin travaille à assurer le rapprochement de la France et de l'Empire russe, militant activement pour le succès de l'alliance franco-russe. Le quotidien raconte longuement le voyage qu'effectue Felix Faure à Saint Petersbourg en août 1897, y trouvant la matière à d'amples descriptions touristiques de la ville de Pierre le Grand et insistant également sur les récits qu'en fait la presse russe, par exemple le 24 août 1897.
« Les derniers préparatifs pour la réception de M. Félix Faure ont été terminés ce matin. C'est surtout le magnifique parc, séparant le château de la mer, qui a servi pour les plus beaux motifs de décoration.
Les drapeaux des deux nations flottent de tous les côtés. Des verres multicolores sont cachés dans les arbres pour les illuminations de la soirée.
Le spectacle qu'offre la cascade s'échappant, en face du château, sur des degrés de marbre ornés de statues de métal doré est des plus majestueux. Des jets d'eau s'élançant d'une grande hauteur sont disposés de tous les cotés. A mi-chemin de la mer, sur un chenal d'o๠s'échappent des eaux, est une cascade immense.
Des constructions de bois peint, élevées de quatre colonnes, supportent les armes de la République française : d'un côté, on voit les initiales R.F. entrelacées ; de l'autre, on lit sur des globes lumineux : « Vive la France ! »
[…]
Les rues de Peterhof présentent une grande animation ; elles sont traversées par les équipages de la cour, aux costumes riches et éclatants. Les personnages officiels se dirigent vers le débarcadère, dont le pavoisement a été l'objet de soins particuliers.
[…]
La presse russe décrit généralement avec une rayonnante satisfaction et une énorme abondance de détails tous les épisodes des trois jours précédents et insiste particulièrement sur la manière si remarquablement pacifique dont s'est manifesté le colossale enthousiasme populaire, sans susciter le moindre incident inopportun, grâce à l'égale sagesse et au tact incomparable témoignés du côté russe comme du côté français.
La Gazette de la Bourse publie en français un article disant que M. Faure emporte tous les cœurs de la Russie. La nation s'est, par toutes les classes de la société, si complètement et si chaleureusement associée au gouvernement dans l'acte de fraternisation avec la nation française, parce que les Russes l'aiment d'un véritable amour, autant à cause de la constante considération et de l'amitié dont la France honore la Russie depuis une série d'années qu'en souvenir des progrès de la civilisation, du développement artistique, littéraire et scientifique engendré par l'influence française.
La Gazette constate la précieuse valeur d'une union capable de produire tant de résultats féconds et prie le président de garder l'affection des cœurs russes, qui se sont donnés à lui en échange de l'amitié des cœurs français qu'il a apportée à la Russie. »

[1] Cf. Christian Delporte, « L'américanisation de la presse ? Eclairages sur un débat français et européen (années 1880-années 1930) », in Jean-Yves Mollier, Jean-François Sirinelli, François Vallotton (dir.), Culture de masse et culture médiatique en Europe et dans les Amériques, 1860-1940, actes du colloque organisé à Lausanne, par l'Université de Lausanne, le CHCSC (UVSQ) et le CHEVS (IEP-Paris), 22-24 septembre 2004, Paris, PUF, 2006, p. 209-222.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Circulation-des-modeles-et-de-l.html

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