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01 - Interdits. Tabous, transgressions, censures

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Florence Tamagne

Caricatures homophobes et stéréotypes de genre en France et en Allemagne : la presse satirique, de 1900 au milieu des années 1930

Le Temps des médias n°1, automne 2003, p.42-53.

Les années 1900-1930 voient l’apogée des thématiques homosexuelles dans la caricature. « L’inverti » et la « garçonne » sont les cibles favorites des dessinateurs qui réduisent souvent l’homosexualité à des stéréotypes de genre. À la satire sociale se mêle également la critique politique et le soupçon d’homosexualité est un moyen parmi d’autres de discréditer une personnalité, voire une nation entière, comme lors de l’affaire Eulenburg qui éclate en Allemagne en 1907. englishflag

Les thématiques homosexuelles dans la caricature relèvent, entre 1900 et 1940, essentiellement de deux registres : la satire sociale et la critique politique. L'homophobie, c'est-à -dire « l'attitude d'hostilité à l'égard des homosexuels, hommes ou femmes » [1], si elle y est prégnante, n'est cependant pas systématique. Dans le cas de la satire sociale, les caricaturistes oscillent entre sympathie complice, ironie condescendante et animosité affichée ; en outre, le ressort comique n'est pas forcément perçu par tous de la même façon. Comme le remarque Patrick Cardon : « beaucoup d'homosexuel(le)s, non seulement ne craignent pas de passer pour une caricature, mais l'assument complètement, se moquant et de l'image que les autres veulent se donner et de l'image que les autres veulent leur donner. » [2] Dans le cas de la critique politique, en revanche, l'accusation homophobe est souvent un moyen autant qu'une fin. Un moyen, car il n'est pas nécessaire que telle personnalité soit homosexuelle pour que le soupçon plane sur elle ; une fin, lorsque l'actualité révèle au grand jour un scandale qui sert ensuite de point d'appui à une campagne de dénigrement.

La France et l'Allemagne voient, jusqu'au milieu des années trente, l'épanouissement d'une culture homosexuelle spécifique, tandis que les homosexuel(le)s bénéficient d'une plus grande visibilité [3], situation dont la caricature se fait l'écho. Des différences existent cependant en matière juridique : en France, l'homosexualité n'est plus un crime depuis 1791 ; en Allemagne, le paragraphe 175 du code pénal punit l'homosexualité masculine d'une peine de prison. Dans les deux cas, le lesbianisme reste en dehors de la loi. L'arrivée d'Hitler au pouvoir en Allemagne, en 1933, marque le début d'une répression brutale qui voit le retour des homosexuels à la clandestinité. La thématique homosexuelle disparaît alors de la presse, muselée et nazifiée, à l'exception de feuilles clandestines, qui n'ont pas été étudiées ici.

L'homosexualité dans la presse satirique : la construction des stéréotypes

Même si l'on peut, avec Patrick Cardon, considérer que la première moitié du xxe siècle correspond à « l'âge d'or » de la représentation homosexuelle dans la caricature, il convient tout d'abord de souligner que celle-ci ne représente qu'une part minime de la production globale [4]. S'il est difficile de dresser une comparaison chiffrée entre la France et l'Allemagne, il est possible de distinguer deux apogées de la caricature homophobe, le premier en 1907-1912, le second en 1922-1929. L'année 1907 correspond à l'affaire Eulenburg, sur laquelle nous reviendrons, et qui suscita un flot de caricatures traitant de l'homosexualité masculine sur un mode à la fois moralisateur et agressif. L'année 1922 est marquée par la publication de La Garçonne de Victor Margueritte. Le lesbianisme, présenté à la fois comme le symbole des « années folles » et une conséquence de l'émancipation féminine, passe au premier plan. Parfois acide, souvent railleur, le ton employé, s'il n'est pas exempt d'injonctions morales, est néanmoins plus léger et moins vindicatif. De fait, l'homosexualité féminine, bénéficie, en général, d'un traitement moins hostile que l'homosexualité masculine et il convient donc de distinguer l'homophobie au sens strict de la lesbophobie, qui s'exprime moins fréquemment dans la caricature.

Le traitement de l'homosexualité est différent selon les journaux. En France, certaines publications, comme L'Assiette au beurre, évoquent l'homosexualité d'abord dans le cadre de numéros spéciaux [5]. D'autres périodiques, comme Le Rire, ou Fantasio, qui se veut l'ambassadeur de « l'esprit français », et, à ce titre, se pose en défenseur de la gauloiserie, abordent assez fréquemment les thématiques homosexuelles, notamment le lesbianisme, dans un cadre érotique et aguicheur, ce qui est moins le cas des feuilles divertissantes allemandes (Lustige Blaetter ou Fliegende Blaetter). La presse politique ne recule pas devant les allusions homosexuelles, surtout en Allemagne, avec le Simplicissimus (plutôt marqué à gauche) ou le Kladderadatsch (qui évolue vers le conservatisme), mais les grands hebdomadaires de droite français, comme Candide et Gringoire, n'en sont pas exempts. Les interactions existent entre la presse française et allemande : au moment de l'affaire Eulenburg, des journaux comme Fantasio n'hésitent pas à reproduire, à côté de leurs propres caricatures, certains dessins parus dans la presse allemande, afin de donner au lecteur français un aperçu du scandale « d'Outre-Rein » (sic) et se délecter ainsi de l'affaiblissement relatif de la puissance rivale.

On est frappé, cependant, par la pauvreté stylistique qui caractérise le traitement de l'homosexualité dans la caricature. La gamme des procédés utilisés est extrêmement limitée et se résume à un ensemble de clichés visuels, qui trahissent une incapacité à penser celle-ci en dehors des stéréotypes de genre. En ce qui concerne l'homosexualité masculine, on constate que l'image de l'homosexuel se confond avec celle de « l'inverti », tel qu'il a été défini par K.H Ulrichs et le sexologue allemand Magnus Hirschfeld. C'est la théorie du « troisième sexe » : l'homosexuel posséderait une « âme de femme prisonnière dans un corps d'homme » et présenterait des « signes sexuels intermédiaires ». De fait, la réduction de l'homosexuel à l'efféminement permet une grande économie dans le dessin : certains gestes ou attitudes, certains attributs soigneusement choisis doivent immédiatement susciter chez le lecteur la référence à l'homosexualité. L'homosexuel est ainsi régulièrement représenté sous les traits d'un éphèbe aux longs cils, aux paupières lourdes, à la bouche petite et boudeuse, à la chevelure artistiquement mise en forme. Le maquillage n'est pas absent, sous la forme plus ou moins insistante d'ombre à paupières ou de fard à joues, ou, de manière plus ostensible, par la présence d'un poudrier ou d'une houppette. L'ajout d'une fleur, à la bouche, ou tenue à la main, est également révélateur. Le plus souvent, cependant, le visage est à peine esquissé et les mouvements du corps suffisent à évoquer « l'inversion » du sujet. La pose la plus fréquente représente l'homosexuel outrageusement déhanché, une main à la taille, l'autre pendant mollement, le poignet cassé, dans un mouvement qui suggère à la fois vanité et manque total de virilité. Les détails ouvertement sexuels sont très rares. La caricature fonctionne également par référence culturelle implicite : des allusions à Dorian Gray, à Castor et Pollux, à la Grèce antique en général sont autant de moyens d'évoquer l'homosexualité sans la nommer. Les écrivains français contemporains ne sont pas épargnés. [6] La légende participe également de la catégorisation de l'homosexuel en termes de genre, notamment par l'emploi d'expression « féminines » : « Voilà un garçon qui a bien mauvais genre. C'est vrai : il a le genre féminin ! » (Le Rire, 21 septembre 1907).

Il n'en va pas toujours de même pour le lesbianisme. Avant la guerre, les figures ouvertement masculines sont rares et font référence à des personnalités bien connues du public comme la marquise de Morny, dite Missy, qui fut un temps la compagne de Colette (Fantasio, 15 décembre 1906). Néanmoins, la masculinisation s'impose progressivement. À la théorie du « troisième sexe » répond celle de « l'invertie congénitale », définie par le sexologue britannique Havelock Ellis, dans son livre Sexual Inversion (1897). Cheveux courts, voire rasés, costume d'homme ou tailleur strict, cravate, cigarette, monocle sont constamment sollicités pour évoquer l'homosexualité féminine, surtout dans les années vingt. Autre originalité, le couple lesbien est plus fréquemment évoqué que le couple homosexuel : peut-être faut-il y voir la conséquence indirecte d'une législation plus libérale, du moins en Allemagne. Mais d'autres facteurs entrent en jeu. D'abord, le doute qui subsiste quant à l'existence même du lesbianisme. L'homosexualité féminine ne serait qu'une phase de transition, propre à l'adolescence, ou un pis-aller : « – Elle ne peut souffrir les hommes. – C'est que les hommes n'ont jamais pu la souffrir » (L'Assiette au beurre, 1er mars 1912). Ensuite, la place qu'occupe le saphisme dans l'imaginaire érotique : l'hypothèse lesbienne excite les sens du lecteur voyeur. « Fleurs de dancing, mais les hommes n'en sauront rien », titille Fantasio le 1er mai 1923. Ces tendances peuvent même être encouragées par un époux compréhensif : dans L'Assiette au beurre (1er mars 1912) une mère discute avec son fils : « Et vous tolérez que votre femme… avec son amie… – Bah ! c'est ma façon à moi de n'être pas cocu ». « L'honneur est sauf ! » résume le titre.

La caricature homophobe, un commentaire social et moral

La présence des homosexuels dans la caricature atteste d'abord de leur visibilité nouvelle dans la société. La première moitié du xxe siècle voit en effet la mise en place, en Allemagne, des premiers mouvements homosexuels militants, comme le WhK (Wissenchaftlich-humanità¤res Kommittee : Comité Scientifique humanitaire) de Magnus Hirschfeld, fondé en 1897, ou la Gemeinschaft der Eigenen (Communauté des Spéciaux) d'Adolf Brand, fondée en 1903. S'ils s'engagent tous les deux dans la lutte contre le paragraphe 175, ils divergent dans leur conception de l'identité homosexuelle. Brand développe une conception élitiste et misogyne de l'homosexualité, inspirée de la Grèce antique, une prétention raillée dans Jugend (8 octobre 1907) : « Une femme, en vérité, ne saurait devenir une artiste distinguée puisqu'elle ne peut pas enfreindre l'article 175 du code pénal ». Hirschfeld tente, en revanche, de s'associer aux féministes et entend favoriser l'intégration des homosexuels par une politique d'information à l'intention du public. Son ardeur militante en fait cependant une cible facile pour la presse allemande : le Simplicissimus le met de nombreuses fois en scène, moquant son activisme jugé déplacé dans le contexte de l'après-guerre. On le voit, ainsi, le 1er avril 1921, sous le titre « Hirschfeldiana », dicter une lettre à un jeune et efféminé secrétaire : « S'il vous plaît, écrivez, mademoiselle : au moment de la reconstruction de notre vie économique en plein marasme, les nécessités de l'heure exigent la destruction immédiate du paragraphe 175. » De manière plus générale, l'idée que les homosexuels forment une coterie, un groupe uni par des codes et des liens mystérieux est régulièrement évoquée : s'il est question d' « ordre bigarré » dans Lustige Blaetter en 1907, L'Assiette au beurre (15 mars 1902) est plus éclairante quant aux implications de telles accusations, où se mêlent fantasme de décadence et crainte de la trahison : « Bon jeune homme, tu ne vas pas entrer dans la bataille avec ton visage tout nu ? Les autres t'auront bientôt mis en sang ! Fais-toi vivement franc-maçon, jésuite, israélite, protestant ou pédéraste ! Sinon tu feras mieux de t'en aller tout de suite », suggère une allégorie de la vie armée d'un choix de masques.

Une « scène » homosexuelle, cependant, existe : le principal cabaret homosexuel berlinois, « l'Eldorado » est plusieurs fois cité, les bars lesbiens comme les bals travestis sont des références incontournables. La prostitution masculine, notamment militaire, n'est pas oubliée : ainsi ce jeune soldat tenant un sac à main qui interpelle le passant dans Der Wahre Jacob le 26 novembre 1907, ou ces deux prostituées qui s'interrogent, en voyant approcher un matelot : « Dis-moi, Bella, le matelot – tu crois que c'est un client ou de la concurrence ? » (Simplicissimus, 12 septembre 1927). En France, ce sont « Les apaches de l'armée » qui arrondissent leurs fins de mois : « Moi, sur les boulevards, à Paris, on m'connaît sous l'nom d'la Belle Brunette… Tu parles d'un bon métier !!! » (L'Assiette au beurre, 1er décembre 1909). L'hebdomadaire satirique d'extrême-gauche n'hésite pas à évoquer l'entôlage, sur fond de lutte des classes : sous le titre « Le plaisir », un gros bourgeois est menacé par un jeune mec, à l'air sournois : « Allons, aboule tes fafiots ! ou je te pique… » (juin 1908). Le Canard enchaîné (12 décembre 1934), traite, sur un mode plus rieur de « la rafle ». [7] Sous une façade dérisoire, la réalité de la vie homosexuelle apparaît ainsi dans toute sa cruauté : c'est la menace du chantage, le risque de l'arrestation et de la dégradation sociale. En Allemagne, le danger est encore plus explicite. Une caricature du Simplicissimus (15 mai 1932) est sobrement titrée « Tragique » : « Vois-tu, Friedo, les hommes s'enthousiasment toujours pour la vraie amitié masculine, mais quand elle arrive à son point le plus parfait, c'est là que la police débarque. »

Pourtant, davantage que les pratiques sexuelles, c'est l'indétermination sexuelle qui suscite les plus nombreux commentaires. Avant la Première Guerre mondiale, un certain malaise s'exprime à l'encontre des hommes efféminés, dont la perte de virilité semble remettre en cause les fondements même de la famille patriarcale et menace, à terme, la puissance nationale : ainsi dans Ulk (1er novembre 1907), cette scène, titrée « Dans le grand monde » : « L'épouse : – Je voudrais que tu fusses un homme ! L'époux : – Et moi aussi, je le voudrais, que tu en fusses un ! ». Après guerre, en revanche, la lesbienne triomphe dans la caricature. C'est que, à la différence de « l'inverti » présenté comme passif et frivole, elle bénéficie des connotations positives associées à la masculinité : indépendance, détermination, esprit d'initiative. Les journaux satiriques tiennent une chronique minutieuse de l'évolution des coiffures et du vêtement féminin et s'enthousiasment, un temps, pour la nouvelle mode : « Dormez, bonnes vieilles chansons,/Qui faisiez danser, sans façons,/Les filles avec les garçons !/Dans les bars chics qui les rançonnent/En des poses qui s'abandonnent,/Ce ne sont plus que.des garçonnes ! » (Fantasio, 15 septembre 1925). L'émancipation sociale et sexuelle des femmes, toute relative, ne va pas cependant sans remise en cause et le conflit de génération guette. Dans le Simplicissimus du 20 février 1928, la jeune fille masculine croquée par Jeanne Mammen constate : « Papa est avocat et maman siège à la cour régionale. Je suis la seule de toute la famille à avoir une vie privée. » À l'inverse de l'image conventionnelle de l'oie blanche ignorante des choses du sexe, la caricature met en scène des rouées qui n'ont plus grand-chose à apprendre : ainsi « Bubikopf », vautrée sur un canapé, écoute à peine sa mère : « Comment puis-je dire ça à mon enfant, tu es maintenant à l'âge, Paula, où avec les hommes on. » et clôt la conversation d'un « Laisse ça, maman, je suis perverse » (Simplicissimus, 24 septembre 1924).

Derrière le triomphe de la garçonne, point cependant l'inquiétude. C'est « Eve adamisée » pour Fantasio qui ne cesse de mettre en garde les jeunes femmes : « Attention, Mesdames ! Si vous touchez trop à vos cheveux, vous ressemblerez un jour à de vieux messieurs. » (1er mars 1924). Sous le titre « À la page », Kladderadatsch (24 avril 1927) moque les nouvelles prérogatives féminines : une brochette de femmes, dont une lesbienne, identifiable à ses attributs (cheveux ras, monocle, cravate) enfume un compartiment de chemin de fer et s'oppose à l'entrée d'un homme hébété : « S'il vous plaît, Monsieur, ici, c'est fumeur ! ». L'indifférenciation sexuelle culmine dans les années vingt avec la représentation du couple androgyne, entaché du soupçon d'homosexualité. Dans « Mariage moderne », un pasteur fort perplexe interroge le couple qu'il doit marier : « Excusez-moi, mais lequel de vous deux est donc la mariée ? » (Kladderadatsch, 11 décembre 1927). Le sommet de l'absurde est atteint dans Le Canard enchaîné, le 16 décembre 1936, sous le titre « Avec ces changements de sexe… ». Dans un café, une mégère accoste son mari attablé devant un verre avec un homme barbu : « Toi, ici ? Avec une gourgandine ! ». Symbole de la confusion des sexes, la confrontation entre « l'éphèbe et la garçonne (presque une fable) » (Fantasio, 15 juillet 1924) permet la représentation d'une société « inversée », où l'homosexualité serait devenue la norme, et le renversement des rôles tenu pour acquis. Certains journaux tentent d'analyser les origines d'une telle évolution : pour L'Assiette au beurre la responsabilité est du côté de l'ordre moral : « À qui la faute ? Aux moralistes genre Béranger qui laissent s'ériger partout des statues d'hommes tout nus et qui ne tolèrent le nu féminin que vu du côté pile » (juin 1908). D'autres comme Fantasio, se laissent parfois aller à une véritable violence homophobe : « L'hérésie sentimentale ; ces messieurs-dames » : « C'est la mode nouvelle, pitoyable, écœurante » (1er décembre 1922). À la fin de la période cependant, les vœux des puritains semblent exaucés : les années trente, années de crise, sont peu favorables aux homosexuels et les allusions, dans la caricature, tendent à diminuer. Même la mode s'en mêle : « Retour à Eve » titrait déjà le Kladderadatsch en 1925. « Le couturier parisien Poiret a dit : "les femmes doivent être à nouveau féminines" ».

Le soupçon d'homosexualité, un instrument de discrédit politique

Au-delà du commentaire social, la caricature n'hésite pas à instrumentaliser l'homosexualité à des fins politiques. La dimension sexuelle est alors plus souvent présente et l'inversion des rôles, le travestissement, voire le transsexualisme sont couramment utilisés. En France comme en Allemagne, les hommes politiques sont ainsi fréquemment représentés en femmes, dans des situations plus ou moins dégradantes : Sennep trousse Herriot en prostituée tentant de négocier ses services auprès du gouvernement Laval (album Pierre, Edouard et Léon, 1935), Chautemps en Diane au bain d'après Boucher, en pleine affaire Stavisky (Candide, 25 janvier 1934 : Fig. 1). Au début du siècle, Armand Fallières était ridiculisé dans L'Assiette au beurre (juillet 1908) sous les traits d'un miché qui se faisait entôler par Nicolas II et Edouard VII. Les alliances politiques sont d'ailleurs souvent prétextes à des scènes incongrues, de mariage ou d'embrassades ostentatoires, le choix du sexe féminin pour l'un des partenaires présumant souvent de sa faiblesse relative dans le couple, mais aussi parfois de son caractère retors et manipulateur. Plus originale est la représentation hermaphrodite de la Société des nations dans le Kladderadatsch n° 7 de 1923, titrée « L'Eunuque » : cette créature monstrueuse, mi-homme, mi-femme danse, une branche d'olivier à la main, dans un costume au ridicule étudié (justaucorps décolleté, bottines à talons), coiffée d'une couronne sur laquelle on peut lire : « Paix. Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ». Un petit quatrain enfonce le clou : « La société des nations, c'est un homme,/ qui voudrait bien mais qui ne peut point,/ Qui plein d'ardeur du matin au soir/ Se laisse seulement mener par le bout du nez par la France. » [8]

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Fig. 1. A gauche : Albert Dalimier, ancien ministre radical, dont le nom est mêlé à l’affaire Stavisky. A droite : Camille Chautemps, président du Conseil radical
(Sennep, Le Milieu, Librairie Floury, 1934).

Certaines personnalités sont cependant la cible d'attaques répétées qui témoignent d'une volonté affichée de destruction. C'est flagrant en France dans le cas de Léon Blum. [9] L'insistance à faire valoir sa fragilité et son évanescence, les symboles auxquels il est souvent associé (le mouchoir blanc de l'esthète), les lourdes allusions au « couple » qu'il formerait avec Herriot lors du Cartel des gauches (il est représenté par Sennep en mariée) contribuent à construire l'image d'un homme soumis, dominé physiquement (et sexuellement) par ses partenaires politiques, incapable d'action et irrémédiablement veule. Dans une scène particulièrement obscène, publiée dans le numéro spécial du Rire de 1931 intitulé « Un mois chez les députés », et qui fut saisi, Blum et Herriot sont figurés nus sur un canapé, leurs corps entrelacés, avec pour légende « Et tu sais, ça n'est pas du chiqué » (Fig. 2 et 3). [10] En Allemagne, de manière cependant moins systématique, Matthias Erzberger, le leader du Zentrum, fut l'objet de mises en scène humiliantes, non dépourvues de connotations homosexuelles : dans le Kladderadatsch du 10 août 1919 il est représenté en Saint Sébastien lascif, le corps nu percé des flèches de ses adversaires, semblant prendre plaisir à la douleur. On peut enfin mentionner les caricatures homophobes publiées durant la Première Guerre mondiale, qui visent parfois des personnalités précises (ainsi d'Annunzio dans le Simplicissimus, 13 juillet 1915), mais plus généralement la figure impersonnelle de l'embusqué, qui prend dans Le Canard enchaîné le visage de « l'inverti » : ainsi, le 14 mars 1917, sous le titre « La grande colère de la petite "monsieur" » : « Oh ! ces Boches, ces Boches !… Ah !, la, la, la, si j'étais un homme !… », et le 24 juillet 1918 : « Le chemin des Dames !…Je suis perdu ! ».

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Fig. 2. Edouard Herriot (à gauche) et Léon Blum (à droite)
Sennep.
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Fig. 3. De gauche à droite : Painlevé, Herriot, Mandel, Marin, Blum. « Un mois chez les députés »
N° sp. du Rire, 31 janvier 1931.

L'apogée de la caricature homophobe à caractère politique a cependant été atteint en 1907-1908, dans le cadre de l'affaire Eulenburg, qui ébranla l'aristocratie et les milieux militaires allemands et imposa en Europe, et notamment en France, l'image de l'homosexualité comme le « vice allemand ». Révélée par le journaliste Maximilian Harden dans le journal Die Zukunft, l'affaire faisait suite à une déjà longue série de scandales militaires : elle mettait cette fois en cause l'un des conseillers et amis de Guillaume II, le prince Philipp zu Eulenburg, et le comte Kuno von Moltke, commandant militaire de Berlin. L'affaire n'était pas dépourvue d'implications politiques : Eulenburg, plutôt favorable au rapprochement avec la France, s'était attiré le ressentiment des militaires, en pleine crise marocaine. Au-delà du prince, c'est l'Empereur sans doute qui était visé ; cependant, et bien qu'en possession de documents compromettants sur la sexualité du Kaiser, Harden refusa de s'en servir [11]. Les procès se succédèrent, riches en sensationnel, et contribuèrent à ancrer dans l'opinion publique des préjugés homophobes et antisémites (Magnus Hirschfeld, appelé à témoigner comme « expert » était juif). Une autre affaire se greffa un moment sur la première : révélée par Adolf Brand, dans une tentative prématurée d'outing, elle mettait en cause le chancelier du Reich, von Bülow, accusé d'avoir une liaison avec son secrétaire.

L'affaire Eulenburg donna lieu à un véritable déferlement de caricatures dans la presse allemande et étrangère. Cependant, en dépit de cette profusion, et comme le remarque James D. Steakley, « le traitement iconographique du scandale révèle un degré remarquable d'uniformité » [12]. Au-delà du thème visuel récurrent (l'uniforme de cuirassier, bottes vernies, culottes blanches, casque à pointe) et de l'assimilation durable de l'homosexualité au seul milieu militaire, c'est la métaphore illustrative qui présente une troublante identité de part et d'autre du Rhin. Références animales (le cochon, le chien sont constamment sollicités) ou scatologiques (excréments, ordures, « linge sale » que Germania doit nettoyer), obsession de la sodomie, jamais mentionnée, mais constamment suggérée : c'est le soldat qui se présente à la revue de dos, offrant son postérieur au regard inquisiteur de son supérieur ; c'est l'officier, qui, dans L'Assiette au beurre (n° 346 de novembre 1907), s'exclame : « Ma parole d'honneur !… Moi, maintenant, c'est à peine si j'ose me lever ! ». Du reste, l'affaire Eulenburg favorise la description, jusque-là inusitée, d'une homosexualité virile : même s'il est parfois représenté dans une pose efféminée, ou avec des attributs féminins [13], le militaire séduit d'abord par sa masculinité. Les allusions quant à sa vigueur sexuelle sont fréquentes et ne laissent guère de doute sur les attentes qu'elle suscite : « Si on te demande ce qu'on allait faire chez Moltke, tu diras que c'était pour voir le bâton du Maréchal » (Le Rire, 2 novembre 1907).

Images cruelles, qui portent un rude coup à la dignité et à l'honneur allemands : « Où diable est donc passé le prestige de l'Empire ? » s'interroge l'Empereur dans L'Assiette au beurre (juin 1908) en contemplant un seau rempli d'urine sur lequel est écrit le nom d'Eulenbourg (sic). Les figures de l'Allemagne éternelle sont soumises les unes après les autres à un test de moralité. Magnus Hirschfeld s'enquiert de l'orientation sexuelle de Hermann le Chérusque, privé de compagnie féminine sur son piédestal (Kladderadatsch, 3 novembre 1907) ; un moderne Siegfried place une cuvette d'eau dans la couche conjugale pour tempérer les passions de son épouse [14] (Lustige Blaetter, 5 novembre 1907) et sous le titre « Panique à Weimar » on peut lire, dans Jugend du 19 novembre 1907, ces mots de Schiller à Goethe : « Wolfgang, lâchons-nous la main, voilà le Dr Magnus Hirschfeld qui arrive ». En outre, l'affaire Eulenburg, sous couvert d'homosexualité, permet d'articuler des critiques plus ciblées envers l'autoritarisme du militarisme prussien ou les abus de pouvoir de l'élite aristocratique. [15] À terme cependant, c'est la puissance même de l'Allemagne, sa place sur la scène internationale qui sont menacées : « Si je laisse s'implanter de pareilles mœurs dans l'armée allemande, vous ne pourrez jamais prendre les devants, en cas de guerre », s'enflamme un général (L'Assiette au beurre, juin 1908).

Dans la seconde moitié des années trente, on assista à un bref renouveau de la caricature politique à caractère homophobe : si Hitler fut parfois représenté de manière efféminée, les allusions homosexuelles s'inscrivaient dans le cadre classique de la ridiculisation des figures de pouvoir. En France, un dessin publié dans Gringoire, le 15 juin 1934, montre le Führer et Mussolini, tendrement enlacés dans une gondole, les yeux dans les yeux. Le cas de Ernst Röhm, qui concentra les attaques de la presse de gauche en Allemagne, à partir de 1931, est bien différent [16] : membre d'une association homosexuelle, il était au cœur de plusieurs scandales. Les attaques dirigées contre lui étaient un moyen de dénoncer le double langage nazi sur les questions de morale et de retourner les arguments de corruption et de dégénérescence. Paradoxalement, le KPD et le SPD, qui avaient pendant les années vingt défendu l'abolition du paragraphe 175, reprenaient à leur compte la rhétorique homophobe.

Lors de la nuit des longs couteaux, certains caricaturistes français ne résistèrent pas à l'idée de faire un clin d'œil à l'affaire Eulenburg, légitimant par là même les justifications d'Hitler quant aux motifs de l'élimination du chef de la SA et donnant prise à un nouveau stéréotype, particulièrement dommageable, celui de l'homosexuel nazi. Sous le titre « Allemagne 1934 » Roger Roy dans Gringoire retrouve ainsi les codes du début du siècle : les SA, aux longs cils et à la bouche peinte sont représentés de dos, offrant leur postérieur au regard, la main mollement tendue dans un simulacre de salut hitlérien.

[1] Daniel Borrillo, L'Homophobie, Paris, PUF, 2000, p. 3. La dimension de cet article ne permettant pas d'exposer les racines de l'homophobie, je renvoie à Louis-Georges Tin (dir), Dictionnaire de l'homophobie, Paris, PUF, 2003, pour une discussion sur ce sujet.

[2] Article « Caricature », in Louis-Georges Tin, op.cit, p. 75.

[3] Florence Tamagne, Histoire de l'homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris, Paris, Le Seuil, 2000.

[4] Pour mener à bien cette recherche, qui constitue un premier travail d'approche sur la question, certains périodiques ont été dépouillés de manière systématique (Fantasio, L'Assiette au beurre, Kladderadatsch, Simplicissimus) et d'autres de manière non exhaustive (Le Rire, Le Canard enchaîné, Candide, Gringoire pour la France, Lustige Blaetter, Jugend, Fliegende Blaetter pour l'Allemagne). La compilation de John Grand-Carteret, « Derrière lui ». L'homosexualité en Allemagne, suivi de James D. Steakley, Iconographie d'un scandale, Lille, Cahiers Gai-Kitsch-Camp, 1992 a également été utilisée pour l'affaire Eulenburg (elle présente près de 150 caricatures, pour la seule année 1907). Plusieurs milliers de caricatures ont été consultés. Une centaine de caricatures homophobes ou à composante homosexuelle a été répertoriée, en dehors de l'affaire Eulenburg.

[5] Le n° 346 de novembre 1907 consacré à l'affaire Eulenburg, publié en édition bilingue français/allemand sous le titre « Derrière l'aigle noir » comme le n° 377 de juin 1908 intitulé « Harden-party ». Le n° 422 de 1909 est consacré au « P'tits jeun'hommes », le n° 568 de mars 1912, « les madam'messieurs » aux lesbiennes.

[6] Fantasio se fait une spécialité de ces attaques dans sa rubrique « Tête de turc ». Maurice Rostand, le 15 février 1922, est rebaptisé « Chanteclarinet », Abel Hermant le 1er octobre 1923, « Saint Simonette » et André Gide devient, le 1er mai 1926, « La fleur du mâle ».

[7] Un policier s'adresse à un jeune homme efféminé : « – et vous, qu'est-ce que vous faites au milieu ? – C'est vous qui avez dit : "les dames d'un côté, les hommes de l'autre" . Alors… ». Le Rire, le 18 février 1911 se faisait, sur le même thème, plus cinglant : « Mathématiques spéciales » : « On vient de rafler les habitués du « chochotte-club », un de ces cercles – vicieux – qui présentent cette particularité d'être à la fois homocentriques et excentriques ».

[8] Der Völkerbund, das ist ein Mann,/Der gerne möcht' und doch nicht kann,/Der immer emsig früh und spà¤t/Sich nur nach Frankreichs Pfeife dreht : la traduction littérale ne permet pas de rendre le jeu de mot obscène sur "pfeife" c'est-à -dire "pipe".

[9] Christian Delporte, « Léon Blum dans la caricature », Cahiers Léon Blum, 30, décembre 1991, p. 7-40.

[10] Christian Delporte, Laurent Gervereau, Trois Républiques vues par Cabrol et Sennep, Paris, Musée d'histoire contemporaine, BDIC, 1996.

[11] Alors que Guillaume II apparaît fréquemment dans les dessins français, comme l'un des acteurs implicites du scandale, sa présence est éludée dans la presse allemande.

[12] James D. Steakley, Iconographie d'un scandale, op. cit., p. 186.

[13] L'Assiette au beurre (346, novembre 1907) montre deux officiers discutant d'un jeune soldat blond, une fleur à la bouche, des bagues aux doigts : « Souvenez-vous bien, lieutenant : pas de schlague à ce jeune soldat ! Le général l'appelle Fanny ».

[14] Lors du procès, la femme de Moltke assura que telle était l'habitude de son mari.

[15] Les connotations antimilitaristes sont également visibles en France, surtout dans L'Assiette au beurre.

[16] F.K.M. Hillenbrand, Underground Humour in Nazi Germany 1933-1945, Londres et New York, Routledge, 1995.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Caricatures-homophobes-et.html

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