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Appel à contributions, revue Politiques de communication "Les ancrages sociaux de la réception"

Date limite : 15 juillet 2014

La figure bien connue de « la ménagère de moins de 50 ans » a longtemps incarné la vision dominante de la relation entre les médias dits « de masse » et leurs récepteurs. Bien que cette représentation emblématique soit aujourd’hui largement débattue dans le milieu journalistique et publicitaire[1], le modèle de la réceptrice-consommatrice mesuré par l’audience est toujours en vigueur lorsque l’on parle de produits médiatiques et culturels. Mais il ne reflète guère la diversité des publics, leurs pratiques concrètes ou les contextes et conditions dans lesquels les réceptions voient le jour.

Ce dossier de la revue Politiques de communication se propose d’envisager la question de la réception et de ses publics à partir d’une problématique centrée sur ses ancrages sociaux. Si cet angle n’est pas nouveau, s’agissant d’une posture théorique issue de la sociologie critique, et si ces questions se posent depuis longtemps, peu d’études y répondent empiriquement encore aujourd’hui. Ce dossier vise alors à la présentation, à la discussion et à la mise en relation d’études fondées sur des résultats empiriques étayés au regard de cette problématique. L’objectif est de rendre compte explicitement de l’importance des propriétés sociales individuelles et collectives des individus engagés dans un processus de réception pour comprendre leurs représentations et leurs pratiques. Ce faisant, « la diffusion d’idées ne peut pas être tenue pour une simple imposition : les réceptions sont toujours des appropriations qui transforment, reformulent, excèdent ce qu’elles reçoivent. L’opinion n’est aucunement un réceptacle, une cire molle et la circulation des pensées ou des modèles culturels est toujours un processus dynamique et créateur » (Chartier, 1990). Pratiques « créatrices » et plurielles, les réceptions s’ancrent dans des appartenances sociales. Ceci dit, ces appartenances sociales s’actualisent dans des contextes précis et l’on ne peut nier l’indissociabilité des processus de production et de réceptions.

L’intérêt de revenir sur cette dimension réside dans l’actualisation de débats sur la réception, qui, jusqu’à aujourd’hui, sont loin de susciter des réactions univoques et consensuelles parmi les spécialistes en France et à l’international. D’emblée, se posent des problèmes de définition (qu’est qu’un « public » ? qu’est-ce que la « réception » ?), mais aussi des différences théoriques et méthodologiques entre les diverses appartenances disciplinaires (sociologie, science politique, sciences de l’information et de la communication, psychosociologie, histoire, anthropologie ou lettres) ou encore d’approche de ces objets (étudions-nous les dispositifs, les dispositions, les pratiques, les usages, les effets ?). S’il est vrai que désormais la plupart de chercheurs en sciences sociales se démarquent de l’idée, dominante jusqu’aux années 1980, d’un public composé par « ces êtres malheureux et passifs » (Morley, 1992 ; Le Grignou, 2003) ou entendu dans sa seule dimension quantitative, une multiplicité d’approches plus ou moins qualitatives se côtoient depuis une trentaine d’années.

Schématiquement en France, il est possible de déceler différentes approches de la réception outre les travaux pionniers de Patrick Champagne[2]. Une première approche, menée par Daniel Dayan (Dayan, 1992 ; Dayan, 1993) dès les années 1990, est influencée par l’ethnographie et les travaux provenant des Cultural Studies classiques (Hall, 1980 ; Ang, 1985 ; Radway, 1991 ; Morley, 1992) et vise à explorer les pratiques de réception, en prêtant attention à la fois aux conditions de réalisation de cette pratique et aux significations qui lui sont associées. Une deuxième perspective, plutôt inspirée de l’interactionnisme, tend au début des années 2000 à ne plus « observer les téléspectateurs [lecteurs, auditeurs…] mais analyser les interactions » (Ségur, 2006) autour des travaux de Dominique Mehl (1996), Stéphane Calbo (1998) et Dominique Pasquier (2002). Ces travaux souhaitent ainsi se démarquer du modèle proposé par les Cultural Studies (considéré comme trop artificiel) et intégrer des réflexions autour des modalités d’interactions des individus avec les émissions ou les lectures (Pasquier, 2009). Sur la même période, une troisième série de travaux issus de la sociologie pragmatique et/ou de la sociologie des problèmes publics ou encore autour de l’espace public, investit les questions relatives à la constitution des publics. Cette approche se concentre davantage sur la manière dont les « publics » se regroupent et forment un collectif concret qui participe à l’action civique (publics associatifs, publics délibératifs, publics qui participent aux conflits autour de la définition des biens publics ou des compétences opérantes dans des espaces publics urbains). Mais quand il s’agit des publics médiatiques, cette approche renvoie « à l’organisation économique des marchés de biens symboliques, à la production de programmes par l’industrie culturelle et aux stratégies de communication en vue de promouvoir ces produits » (Céfaï, Pasquier, 2003). Parallèlement à ces approches, on trouve des travaux mêlant la sociologie de la réception à la sociologie des professions (Le Saulnier 2010) ou encore les travaux relevant de la sociologie de la lecture, particulièrement éclairants pour rendre compte des inscriptions sociales des lecteurs (Thiesse, 1984 ; Chartier, 1990 ; Charpentier, 1998 ; Collovald, Neveu, 2004 ; Charpentier 2006) : en l’occurrence, les sociologues de la lecture attribuent autant d’importance aux conditions de possibilité des pratiques qu’à la position spécifique de chaque lecteur dans l’espace social.

Au moment de travailler sur la sociologie de la réception, l’une des difficultés principales tient sans doute au caractère enchevêtré de ces approches qui coexistent et se combinent parfois sans pour autant renvoyer à l’étude des mêmes réalités sociologiques, ni aux mêmes niveaux d’analyse : on peut ainsi trouver des travaux focalisés sur des individus (considérés pour certains comme malléables et relativement passifs, comme des citoyens actifs pour d’autres), sur des pratiques, sur des conditions de la pratique, des interactions, ou encore des effets de leurs « réceptions » sur des actions collectives, en considérant – ou pas – les propriétés sociales des enquêtés.

Paradoxalement, peu de travaux ont vu le jour au cours des dix dernières années sur les « publics » ou les « réceptions » en général (Esquenazi, 2009) et leurs ancrages sociaux en particulier (Goulet, 2010). Tout porte à croire que les frontières disciplinaires produisent un effet de cloisonnement important. Les spécialistes des sciences de l’information et de la communication prônent plutôt une approche communicationnelle fondée sur les dispositifs dans le cadre de la médiation culturelle. Les approches sur l’esthétique de la réception, provenant essentiellement des théories littéraires proposées par Hans Robert Jauss (Jauss, 1978), se concentrent majoritairement sur les anticipations de lecture et non sur les lecteurs eux-mêmes ou leurs pratiques. Dans une moindre mesure, les politistes n’investissent que marginalement les études de réception, davantage inscrits dans la lignée des recherches sur la compétence politique ou les mécanismes de politisation ordinaire (Gaxie, 1978 ; Gamson, 1992, ou encore Eliasoph, 1998). Ils n’investissent alors qu’une partie du domaine vaste de la sociologie de la réception, comme les émissions télévisuelles ayant trait aux campagnes de politiques publiques (Grossetête, 2008, Comby 2008), ou les discours télévisés des dirigeants politiques (Berjaud, 2013).

L’intérêt scientifique de ces questionnements est pourtant considérable. Envisager empiriquement les publics et leurs réceptions permet de démontrer que les pratiques des récepteurs sont différenciées et ancrées dans l’espace social. Il est ainsi possible de distinguer différentes modalités d’appropriation et de construction du sens des produits politiques, culturels et médiatiques (caractéristiques sociales et culturelles, trajectoires biographiques, modes de socialisation). Cette approche ne néglige pas pour autant la prise en compte des conditions de réception d’un produit ou d’un message, qu’elles soient liées au contexte (augmentation du nombre de chaînes disponibles), ou à leurs conditions de production et de circulation (genre télévisuel, grille des programmes, formats, etc.).

Les pratiques et les usages concrets seront étudiés à partir d’exemples empiriques, tout en précisant le ou les publics étudiés ainsi que les modalités méthodologiques mises en œuvre. Il s’agit d’appréhender les dimensions sociales et politiques des processus de réception à rebours de l’idée commune selon laquelle les préférences médiatiques relèvent de choix individuels.

[1] Voir, par exemple, les tentatives d’effacement de cette catégorie depuis les années 2000 (notamment sous la restructuration publicitaire de France Télévisions en 1999, « La ménagère de moins de 50 ans, un concept obsolète », Marketing magazine 41, 1er juin 1999) et tous les débats subséquents sur les redéfinitions de la femme en charge des achats d’un foyer, en particulier les études faits depuis 2012 par Médiamétrie (« Que reste-t-il de la ménagère ? ») et par Ipsos (« La ménagère de moins de 50 n’a pas disparue »), qui essaient d’expliquer les évolutions de comportement de consommation dans les foyers à partir de cette même catégorie. Études disponibles en ligne sur les sites de Médiamétrie et d’Ipsos, consultés le 01 janvier 2014.

[2] Patrick Champagne, « La télévision et son langage : l’influence de conditions sociales de réception sur le message. » Revue Française de Sociologie, Vol. 12 n°3, 1971.

Axes thématiques
Les réceptions, ou plutôt l’ensemble des processus qui les composent et les conditionnent, pourront donc dans ce dossier être éclairées sous un nouveau jour par le biais d’objets et de médias divers : séries télévisées, discours politiques médiatisés, actualités (JT, journaux, presse en ligne, radio), talk shows, etc. Les articles attendus, relevant d’approches disciplinaires et théoriques variées (historiques, sociologiques, de science politique ou encore de psychologie sociale, ethnographiques, interactionnistes, de sociologie critique, de sociologie des pratiques culturelles), pourront par exemple s’inscrire dans les axes suivants :

La question des pratiques et des usages des récepteurs sans en oublier les conditions et les contextes sociaux, ainsi que leurs effets sur la réception elle-même
L’activité du / des publics en réception, particulièrement en termes d’interprétations et d’appropriations socialement différenciées d’un même ou de plusieurs messages, y compris politiques.
Les contributions des réceptions différées, médiatées, ou en tant qu’objets de discussions, aux processus de politisation ordinaire.

Modalités de soumission
Les articles (50 000 signes maximum) doivent être fondés sur des données empiriques originales et envoyés aux coordinatrices du dossier

au plus tard le 15 juillet 2014.

Les personnes intéressées peuvent d’ores et déjà prendre contact avec les coordinatrices pour plus d’informations si elles le souhaitent.
Coordinatrices du dossier
Ludivine Balland (CENS) : ludivine.balland@gmail.com
Clémentine Berjaud (CESSP-CRPS / LaSSP) : clementine.berjaud@wanadoo.fr
Sandra Vera Zambrano (LaSSP) : sandra.verazambrano@gmail.com

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Appel-a-contributions-revue,5024.html

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