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Appel à contribution, "La culture du fan : vers une nouvelle sociologie des publics ?", journée d’étude, Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord, 27 avril 2012

Commenter, interpréter, remixer, recommander, imiter, parodier, célébrer, critiquer, collectionner, archiver, échanger et débattre. Autant de pratiques ordinaires des fans qui nous invitent à envisager la réception dans ses dimensions actives. En faisant voler en éclats la distinction conceptuelle entre production, médiation et réception, les fans nous portent à interroger les dispositifs méthodologiques propres à saisir l’activité et les logiques sociales des publics. Comment rendre compte des investissements affectifs et matériels des fans ?

En 1992, la parution simultanée de textes pionniers (Jenkins, 1992 ; Fiske, 1992 ; Grossberg, 1992 ; Bacon-Smith, 1992) amène les fans sur le devant de la scène académique états-unienne. Dans le sillage du tournant opéré une décennie auparavant par les Cultural Studies britanniques (Morley, 1980 ; Hall, 1980) puis nord-américaines (Radway, 1984 ; Fiske, 1987) vers une approche de la réception des médias comme activité productrice de sens, les fans, jadis observés de manière condescendante ou exclus de l’université, sont désormais pris au sérieux. Comme le résume Henry Jenkins : « Les fans de médias sont des consommateurs qui produisent, des lecteurs qui écrivent, des spectateurs qui participent » (2008 : 212). L’étude de leurs pratiques, organisations, affects et discours devient une des portes d’entrée privilégiées pour comprendre la manière dont les publics s’approprient les objets et les représentations de la « culture de masse ». En effet, s’il est possible de distinguer l’activité des fans de celle des autres publics, « seule une différence de degré sépare celle-ci des stratégies interprétatives de l’ensemble des consommateurs » (2008 : 212-213). Repenser l’activité des fans revient ainsi à repenser plus généralement la place des publics dans les industries culturelles et créatives.

Le « fan » a été l’objet d’investissements critiques contrastés dans les sciences humaines et sociales : tantôt figure paradigmatique de l’aliénation, tantôt modèle de subversion culturelle. Pour le Bourdieu de La Distinction, le fan est une caricature de public populaire ou petit-bourgeois ignorant sa soumission dans le processus de production propre aux industries culturelles, « voué à une participation passionnée (…) mais passive et fictive qui n’est que la compensation illusoire de la dépossession » (1979 : 450). Contre leur stigmatisation culturelle, l’acte fondateur des fan studies anglo-saxonnes est inversement d’étudier les « cultures fans » de l’intérieur, en prenant au sérieux les significations que les fans eux-mêmes donnent à leurs pratiques. De passif et crédule, le fan devient actif et critique : à l’instar de la figure du « braconnier » chère à de Certeau (1990), c’est un public qui s’approprie, détourne et re-signifie les objets et représentations qu’il investit. Mettre en débat la figure du « fan » implique dès lors d’interroger le regard des sciences humaines et sociales : quel rôle jouent-elles dans le renforcement ou le renversement des hiérarchies culturelles ? Comment ont-elles implicitement valorisé certains modes de consommation et certains publics ?

La posture d’« aca-fan », soit « fan et universitaire » (Jenkins, 1992), permet dans les années 1990 l’émergence de nouveaux savoirs critiques, moins surplombants, sur les réceptions des « médias de masse ». L’institutionnalisation de cette célébration universitaire des fans contient toutefois un nouveau risque de représentation biaisée, non plus sur le mode de la condescendance, mais sur celui de l’exotisation, en « projet[ant] sur l’objet étudié des systèmes de valeur ou d’interprétation qui ne correspondent qu’à des fictions ou à des fantasmes de publics et de réceptions » (Le Guern, 2009 : 41). Après dix années de fan studies, Matt Hills (2002) met ainsi en garde contre les risques d’une absence de réflexion sur la participation des « cultures fans » aux mouvements hégémoniques à l’œuvre dans les industries culturelles. On remarque que les Cultural Studies anglo-saxonnes et la sociologie de la culture française sont ainsi traversées par des débats similaires sur le misérabilisme et le populisme (Grignon, Passeron, 1989) des chercheurs vis-à-vis des publics qu’ils étudient.

Avec l’arrivée d’Internet, l’idée d’une « culture participative » (Jenkins, 1992) prend tout son sens, amenant un renouvellement des objets et des méthodes dans l’étude des fans (Hellekson, Busse, 2006). A quelques exceptions notables près (Maigret, 1995 ; Le Guern, 2007, 2009), cette réflexion sur les fans n’a eu que peu d’écho en France, où continue de prédominer un prisme théorique situé dans la lignée des travaux de l’école de Francfort sur l’aliénation propre aux « industries culturelles ». La prégnance, en sociologie de la culture, des conceptions de Pierre Bourdieu (1979) a sans doute également contribué à marginaliser le développement de travaux centrés sur les pratiques et activités des fans. Cette journée d’étude vise à décloisonner des traditions disciplinaires et nationales, notamment en proposant des voies de convergence entre sociologie de la culture française et fan studies anglo-saxonnes.

L’initiative de cette journée est liée à la conviction que les travaux contemporains sur la figure du « fan », qui se développent depuis deux décennies contiennent, par les débats qui les traversent, un fort potentiel de renouvellement de la compréhension que les sciences humaines et sociales ont des industries culturelles, créatives et de leurs publics. Celle-ci portera sur les « fans », sans délimiter à priori les frontières de cette catégorie, mais en s’intéressant particulièrement aux investissements intenses par les publics des objets et représentations d’industries culturelles et créatives telles que le cinéma, la télévision, la musique ou les jeux vidéos.

Nous invitons chercheurs, jeunes chercheurs et doctorants de toute discipline à proposer des communications présentant des études de cas ou les enjeux méthodologiques et épistémologiques que soulève l’étude des fans. Celles-ci pourront notamment aborder les thématiques suivantes :

l’inscription des pratiques de réception dans la vie quotidienne et les temps sociaux
les modes d’identification, de dés-identification et les sentiments d’appartenance
les formes de sociabilités et la formation de communautés
les usages et gratifications, les profits symboliques et le développement de compétences
les ressources émotionnelles et les intensités affectives
le travail créatif et le « crowdsourcing » : l’économie de la réception
la construction exogène des fans comme public « excessif »

La journée d’étude intitulée « La culture du fan. Vers une nouvelle sociologie des publics ? » se déroulera le vendredi 27 avril 2012 à la Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord, de 9h à 18h30.

Comité d’organisation :

Maxime Cervulle, Paris 1, LETA-CRICC
Nelly Quemener, King’s College London, CIM
Florian Voros, EHESS, IRIS

Modalités de soumission :

Les propositions de communication, en français ou en anglais, ne devront pas excéder 2000 signes (espaces compris). Elles sont à envoyer avant le 1er février 2012 à l’adresse suivante : culturedufan@gmail.com

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Appel-a-contribution-La-culture-du.html

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