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Appel à contribution "L’écran expérimental", Revue Ecrans, 2011.

Figure privilégiée de la projection cinématographique, l’écran n’en demeure pas moins la variable intensive des pratiques contemporaines de l’image, du texte et de la scène, des réflexions théoriques sur le réel, le visible et la perception, des scénographies muséales et des techniques de communication. De surface de projection servant à couper le rayonnement lumineux au modèle opératoire des dispositifs et des réseaux d’images numériques, l’écran est devenu le noeud esthétique, technologique et économique de la communication de masse comme de l’expérimentation artistique. A tel point que notre culture visuelle est peut-être autant celle de l’image que celle de l’écran. Ce premier numéro de la revue Ecrans entend réfléchir aux mutations qui affectent nos modes perceptifs, nos représentations visuelles, nos modèles cognitifs et nos pratiques artistiques. Nous proposons quelques pistes de recherche, qui ne sont que les indications problématiques d’un chantier en devenir.

1. Les dispositifs d’écrans qui caractérisent nombre d’oeuvres des arts visuels contemporains ont profondément modifié la manière dont les images pensent et exposent leur contenu fictionnel ou documentaire, leur logique scénarique et leur type de sollicitation spectatorielle. Perception kaléidoscopique (Malte Hagener, 2008), écran global, total (Dick Tomasovic, 2010), installations multi-écrans et multimédia pour un spectateur décentré, encerclé, absorbé, scénographies écraniques des musées, élargissement vidéo de la scène théâtrales (Simon Hagemann, 2010), ce sont là autant d’usages et de formes qui définissent de nouvelles perspectives esthétiques, politiques et anthropologiques de l’image et de l’art.

2. Les avant-gardes des années 20 ont très tôt entrepris de penser l’image projetée en fonction des perturbations écraniques du support. L’écran cinématographique pouvait être enduit, froissé, déchiré. Cette sollicitation physique de l’écran s’est poursuivie avec les nouveaux média et les nouvelles technologies de l’écran. Non seulement l’écran fait démonstration d’une autonomie à l’intérieur du dispositif, mais il libère des forces d’altération qui touchent aussi bien l’image que le spectateur, l’espace et le temps de l’oeuvre. On s’intéressera en outre aux écrans excentriques, inadaptés, détournés, aux écrans à faible teneur technologique : murs, corps, ciels, plans d’eau, etc. Aux écrans qui investissent les images, qui les mettent en réseaux sur le principe de l’hypertexte et de l’hypermédia.

3. Les arts de la scène utilisent les écrans pour démultiplier les effets visuels, pour compliquer leur mise en scène de nombreuses mises en abyme, ce qui montre l’importance des relations entre écran et scène. Si les metteurs en scène actuels usent à profusion de ces dispositifs, le film est utilisé depuis les années 1890 (défilés militaires intégrés à des pièces chantées, film Méliès dans des féeries au Chatelet…) pour ouvrir la scène sur d’autres mondes. Les vingt premières années du 20ème siècle n’ont pas méconnu la valeur intermédiale des spectacles, comme en témoignent les écrans installés sur scène de Max Linder, Max Reinhardt ou bien encore de Brecht. Aujourd’hui bien sûr ces mises en scène se mutiplient. Le spectateur peut être inclus dans cette relation : un film comme The Rocky Horror Picture Show transforme les salles américaines en scène de spectacle. Même les jeux vidéo font aujourd’hui du salon privé une scène qui se synchronise à l’écran numérique.

4. La nature du dispositif conditionne les modalités de la lecture (cf. Alberto Manguel), ce que ne peut que confirmer l’apparition de l’écran numérique. L’apparition d’une lecture-écran des textes accessibles via Internet et la diffusion croissante, même si encore embryonnaire, d’e-books, invitent donc à repenser un usage de la lecture jusque-là définie par sa linéarité. La fragmentation du texte numérisé consécutive à la recherche par mots-clés invite à situer cette évolution dans l’histoire du livre, à la comparer notamment avec le passage du rouleau au codex. L’écran comme espace poly-sémiotique détermine aussi une écriture-écran qui mêle les médias, son, texte, image (voir la revue D’ici-là, de Pierre Ménard, sur le site d’édition numérique Publie.net, ou Béton de François Bon). La présence de ces oeuvres sur le Net comme sur les liseuses (Kindle, iPad…) invite également à une nouvelle interrogation sur leur matérialité même et sur la pertinence de la notion de page-écran (réflexions sur l’ergonomie de la page web, coexistence d’un texte central et de rubriques marginales, de liens hypertextes et de tags, configuration aléatoire de l’écran d’accueil d’un site comme Le Désordre…). Ainsi L’écran numérique semble bouleverser l’écriture, tant par la profondeur hypertextuelle qu’il permet, que par l’ouverture du chantier individuel aux interventions externes. La liquidité du texte nativement numérique peut aboutir à une redéfinition de la notion d’auteur, par l’avènement du Read/Write Book (Marin Ducos).

5. De quelle épaisseur est fait un écran ? Dans sa présence au monde et au contact des choses, il est tout à la fois surface et profondeur. Que la projection privilégie en lui un travail de miroitement et c’est à sa qualité de support que l’on demande une réaction. Mais l’écran enveloppe aussi un lieu plein, susceptible d’accueillir une lumière, des images, de leur donner du volume, de les sculpter. Cette phénoménologie de l’écran est le reflet problématique, dialectique, des multiples rapports entre l’écran, ce qu’il recèle et qu’il anime, et la réalité qui l’entoure et le contient. L’écran est-il simple fenêtre ouverte, transparence transitive et mimétique, miroir ? Ou bien voile-t-il le monde, en découpant, en recadrant le réel et en redistribuant ses aspects, en opacifiant alors la représentation de façon à creuser un lieu-écran où se recomposent les formes et s’inventent des ailleurs ? Que masque l’écran pour mieux faire voir, jusqu’à quel point obture-t-il le réel, jusqu’où vont sa trahison et sa fidélité et comment produit-il ses effets d’étrangeté ? Il y aurait donc à mesurer dans tout écran sa part de puissance auratique (W. Benjamin). Et cette puissance devrait encore être évaluée à la manière dont l’écran implique le spectateur (disponibilité/refus) et à la manière dont l’image de son côté réussit à déborder son cadre. Les expériences de franchissements d’écran, de traversées de niveaux (la métalepse de G. Genette, 2004), proposées par exemple par le cinéma de Sherlock Junior à La Rose pourpre du Caire en passant par Vidéodrome sont autant de retours au trouble du contact avec l’écran, à l’hésitation de son existence réelle ou fantasmatique, à la question obsédante de ce qu’il a à cacher et de ce que, érotiquement, il entrebâille et, pour nous, éclaire.

Ces thématiques sont proposées à votre attention et à votre réflexion. Nous attendons vos propositions avant le 15 janvier 2011, sous la forme d’un texte de 1500 à 2000 signes maximum à l’adresse électronique suivante : jpierre.esquenazi@wanadoo.fr

Ces propositions seront anonymées et examinées pour cette fois par le comité de rédaction de la revue. Les réponses seront signifiées dans les quinze jours et nous espérons les textes pour le 15 avril. La publication est prévue par les éditions Kimé pour le mois de septembre 2011.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Appel-a-contribution-L-ecran.html

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