SPHM Infos

envoyer l'article par mail title= envoyer par mail Version imprimable de cet article Version imprimable Augmenter taille police Diminuer taille police

AAC revue Politiques de Communication "Youtube, un espace d’expression politique ?"

Date limite : 1 er mai 2019

À travers la plate-forme numérique Youtube se diffusent des milliards d’heures de vidéos (Manilève, 2018), se reconfigurent des médias, se repensent des marques, se forment un langage, des gestes et des rites (Snickars, Vonderau, 2009), apparaissent de nouvelles relations entre les dits « youtubeurs », « youtubeuses » et leurs publics (Burgess, Green, 2009). « Vous êtes le média » : tel pourrait être le message d’un dispositif techno-visuel comme Youtube (Strangelove, 2010), par lequel un acteur issu de l’informatique, sur le modèle du « fermage » (Bullich, 2015), sape et contourne mais aussi renouvelle, la production médiatique en permettant à des usagers de « faire » et de concevoir leur programme (Burgess, 2012), à partir d’un architexte numérique, et d’une base de données identifiant les droits de propriété intellectuelle et artistique. Youtube – et par son intermédiaire l’infomédiaire industriel Google – procède ainsi à une reconfiguration médiatique partielle (Benson, 2017), qui s’insère par de microcapsules dans la vie des usagers, simples citoyens, militants plus ou moins engagés, ou électeurs potentiels, en prétendant renouveler le langage qui traite de la chose publique (Babeau, 2014). En effet, Youtube n’est pas seulement l’espace de l’humour stand up, des créateurs (Louessard, 2018) et de nouvelles formes de fiction et de récit (Châteauvert, 2016), des Gamers (Urbas, 2016) ou des youtubeuses beauté Make Up & Life Style, c’est aussi un espace désormais profondément investi par l’expression du politique. Certes, sur la plate-forme numérique Youtube s’opère l’industrialisation d’une contribution renouvelée (Kim, 2012), « amateur » ou profane, ou par le fait de professionnels et d’institutions (Dias da Silva, 2015), dédiée à la communication ludique et de loisirs. Toutefois, celle-ci touche également l’expression idéologique et l’engagement politique.

Des youtubeurs et des youtubeuses « amateurs » (e.g. Usul, Osons Causer), parfois rapidement professionnalisés, engagés dans le débat public ou dans une démarche contestataire, pourvus d’une dynamique qui se donne comme explicative et « pédagogique », apparaissent comme les figures d’une énonciation politique personnelle ou collective, militante ou partisane, équipée industriellement de la sorte. Une créativité langagière, formelle et narrative, associée à des figures et à des formats différenciés portés par les youtubeurs dans une forme de continuité discursive accompagne leurs intérêts politiques. Au-delà de l’offre médiatique qu’ils proposent en composant leur « programme », les vidéastes ou les professionnels de la communication (ou de la politique) de ces « chaînes » Youtube offrent à ceux qui les « suivent » une relation personnelle, surtout marquée par leur « vision du monde » et leur discours propres. Acteurs et ressources d’une plate-forme d’intermédiation médiatique (Bullich, Guignard, 2014), les youtubeurs et les youtubeuses seraient-ils les porteurs d’une énonciation singulière dans ce domaine ? Quelles sont leurs stratégies propres ?

Par ailleurs les chaînes Youtube créées par des appareils politiques cherchent-elles à reproduire les dispositifs d’énonciation et techniques (processus d’imitation) de ces nouvelles figures de la médiation ou adaptent-elles des dispositifs expérimentés ou éprouvés par ailleurs (radio, télévision) ? La question de la légitimité se pose également dans les cas où les youtubeurs et les youtubeuses s’emparent de revendications, de questions de société, de projets politiques : en quoi – et par qui – sont-ils autorisés à parler ? Comment, enfin, des acteurs traditionnels s’autorisent-ils à parler sur Youtube, et de quelle façon ? Pour quel(s) public(s) ? Youtube peut apparaître ainsi comme un espace de légitimation et de reconnaissance de pratiques et de voix, auprès de (supposés) jeunes publics, ou par de nouveaux acteurs, renouvelant les formes de communication dans l’espace public.

Youtube constitue-t-il donc un nouvel espace de communication politique ? Confère-t-il à cette dernière une attractivité nouvelle ? Rendrait-il le politique admissible ? Pourquoi en effet des acteurs politiques investissent-ils ce média si ce n’est pour renouveler, étendre, diversifier leurs publics ? Ceci soulève la question de l’attractivité d’une offre politique, mais aussi celle de la « dissidence » et de la « voix (qui se pense comme) marginale », qui trouve ici aisément à s’exprimer.
Évidemment, cette expression ne va pas sans censure, supposée, déclarée ou attestée, de la part de Youtube (Le Raptor dissident, par exemple, l’évoque). Cette censure elle-même fait débat, dans un espace d’énonciation soumis à controverse, à la violence polémique (Amadori, 2012) et dans un régime de communication en écho et réplique. Des vidéos commentent en effet d’autres vidéos ou les reprennent, créant une chaîne ou un cercle de discussion vidéographique, ceci accompagné à la fois de « commentaires » se livrant à la discussion et au débat (Halpern, Gibbs, 2013), sinon à l’invective ou à l’approbation élogieuse, et de signes approbateurs ou désapprobateurs, index supposés d’une réception symbolisée en icones digitales.

Youtube apparaît ainsi comme une nouvelle forme de médiation du politique, selon plusieurs facteurs :

en ce que de nouveaux acteurs, « amateurs », au départ, prétendant à expliquer le politique y interviennent, chroniquent, vulgarisent la question politique et publique, en de nouveaux modes d’expression ; de nouveaux acteurs politiques s’en emparent, et y trouvent une plate-forme d’expression industrielle pré-construite, qui dispense des frais de diffusion, pour peu que puisse se constituer autour de leur parole vidéographique une « communauté » ; des acteurs politiques qui utilisaient précédemment d’autres modes d’expression recourent à Youtube comme espace de communication de proximité, le temps possiblement long de la vidéo permettant l’expression d’idées politiques qui seraient minoritaires ou tenues à l’écart par les médias, notamment en période électorale. Youtube est alors l’espace d’une expression « directe » de contournement, qui se pose comme dé-médiatisée, mais se trouve médiatisée par une plate-forme numérique. Si la figure du youtubeur comme « expresseur » – désinstitutionnalisé – semble configurer l’expression sur Youtube (Manilève, 2018), et proposer un ensemble de codes, c’est donc une diversité d’expressions politiques qui voit le jour, depuis une dizaine d’années pour la France, sur Youtube. Les mouvements dits d’ « extrême droite » ont sans doute été les premiers à investir cet espace au nom d’une parole « anti-système ». Le courant de la dite « réinformation » (Jammet, Guidi, 2017) a également utilisé la plate-forme détenue désormais par Google. Alain Soral, créant son courant et son site Égalité & Réconciliation (Giry, 2017 ; Collectif des quatre, 2018), a utilisé et vu utiliser Youtube comme plate-forme de dissémination (dite « virale ») de ses vidéos, avant que de quitter la plate-forme. C’est semble-t-il plus tardivement que la gauche et l’extrême gauche se sont emparées de la plate-forme pour y proposer des contenus plus ou moins re-designés par la nouvelle norme du youtubeur décontracté parlant chez lui face caméra dans un langage simple, dans une vidéo au montage cut. L’ensemble du champ politique français y recourt désormais (l’actuel président de la République le fit dans sa campagne, pour préciser un discours donné en Algérie la veille sur la colonisation définie comme « crime contre l’humanité », Jean-Luc Mélenchon lors des dernières élections présidentielles, notamment). Des institutions politiques, notamment européennes (Dias da Silva, 2015), communiquent désormais également sur cette plate-forme dans la perspective de toucher de nouveaux publics. Le public « jeune » est, en effet, manifestement en ligne de mire de ces expressions vidéographiques, supposé amateur d’images qu’il est, alors que ces discours – leur ton, leur style – peuvent être rédhibitoires à ses yeux. Paradoxalement, ces expressions diverses, y compris contestataires, sont articulées par une plate-forme industrielle produite par un fleuron du capitalisme libéral numérique (Smyrnaios, 2017), qui en forme la « reliure », et les rend accessible à son gré algorithmique. On voit néanmoins combien ce contenu à prétention ou à vocation politique circule sur Youtube de façon « indifférenciée », du point de vue de la plate-forme : il est un contenu « comme un autre » dans la perspective d’une plate-forme ouverte à tous types de contenus culturels ou de loisirs (Bullich, 2015 ; Louessard, 2018), quel qu’il soit.

Ce dossier entend donc penser et analyser, de façon critique, la mobilisation de Youtube comme médiation du politique et entend éclairer ses usages, tant ceux de paroles affichées comme libres et « alternatives » d’extrême droite que celles des acteurs de la gauche instituée en parti alternatif ou antisystème, ou celles qui se posent dans une perspective médiane. En effet, si l’expression politique en ligne (Greffet, Wojcik, 2008) et l’appropriation politique du numérique (Brachotte, Frame, 2015) commencent à être bien étudiés – de même, plus spécifiquement, que les usages politiques de Twitter (Mercier, Pignard-Cheynel, 2018 ; Badouard, Mabi, Monnoyer-Smith, 2016), des blogs ou du web (Théviot, Mabi, 2014), de Facebook (Halpern, Gibbs, 2013) voire des data numériques (Théviot, 2016) –, la plate-forme de vidéos Youtube, malgré quelques travaux déjà menés (Babeau, 2014 ; Devars, 2011 ; Giry, 2017, notamment), reste encore à ce jour encore insuffisamment travaillée comme espace d’expression politique. La question de l’influence des chaînes Youtube sur les cycles électoraux (Gueorguieva, 2007 ; Gibson, McAllister, 2011 ; Towner, Dulio, 2011) a cependant déjà été abordée. L’émergence politique des questions socialement vives via Youtube pourra également être traitée. Il s’agira à la fois d’examiner les contenus diffusés sur certaines de ces chaînes, les formes visuelles, esthétiques et éditoriales adoptées, et les logiques politiques et communicationnelles mises en œuvre, non sans souligner les contradictions entre critique du capitalisme (à l’extrême droite comme à l’extrême gauche) et mobilisation d’un outil issu du capitalisme numérique californien mondialisé, pour le dire vite.

Sans penser que le politique se réinvente sur Youtube, il est difficile de ne pas penser que la communication politique opérée et commentée sur Youtube représente une nouvelle forme, ou du moins un nouveau format – pensé comme « proche » de nouvelles formes culturelles et communicationnelles, et « interactionnel » (réponses et commentaires) – de l’expression politique et citoyenne, même quand elle incarne une remise en question du modèle démocratique républicain.

Ce dossier pluridisciplinaire s’adresse à des chercheurs travaillant, en sciences de l’information et de la communication, en science politique, en anthropologie et en sociologie, en sciences de l’éducation et en psychologie sociale, sur les nouvelles formes de la culture numérique, de la communication politique, sur l’expression politique sur les plate-formes numériques, sur les publics jeunes et le politique via le numérique.

Modalités de participation
Les articles (60 000 signes espaces comprises maximum) sont à envoyer

avant le 1er mai 2019

aux deux adresses suivantes :

prim.recherche@gmail.com

politiquesdecom.revue@uvsq.fr

Vous pouvez retrouver l’appel sur Politiques de communication
http://www.revuepolitiquesdecom.uvsq.fr

Pour tout renseignement pratique, les futurs contributeurs peuvent se reporter au site de la revue ou contacter directement les coordinateurs.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/AAC-revue-Politiques-de,8103.html

Dans la même rubrique